Le travail présenté par le Conseil National de l'Entrepreneuriat (CNE) et sa Commission ICC mérite une reconnaissance franche : il est rigoureux, ambitieux et chiffré. Il démontre que le Sénégal dispose d'un potentiel d'attractivité exceptionnel  tourisme, industries culturelles et créatives, MICE, sport, Jeux Olympiques de la Jeunesse. Il pose les jalons d'une stratégie de Nation Branding qui, si elle est gouvernée avec cohérence, peut repositionner durablement le pays dans la compétition mondiale des marques-pays.

Mais les chiffres seuls ne construisent pas une marque. Ce qui construit une marque, c'est l'alignement entre le récit qu'un pays veut projeter et la réalité institutionnelle, économique et politique qu'il offre à ceux qui viennent s'y installer, y investir ou y voyager. C'est précisément là que le Sénégal a encore du chemin à faire. Cette tribune n'est pas un procès c'est une contribution lucide au débat.

Les chiffres du CNE : un potentiel qui impose la rigueur

Les projections présentées par le CNE ne sont pas des rêves. Ce sont des cibles fondées sur des tendances documentées, des benchmarks internationaux et des hypothèses travaillées. Elles méritent d'être prises au sérieux et précisément parce qu'elles sont sérieuses, elles imposent une gouvernance à leur hauteur.

Visiteurs potentiels d'ici 2050

+100 millions (4 M/an — 11 000/jour)

Retombées touristiques projetées

300 milliards USD sur 25 ans

Dépense moyenne par touriste

3 000 USD

Tourisme 2024

820 milliards FCFA — 2,26 M visiteurs (+86 % vs 2019)

Objectif tourisme 2050

9 M visiteurs/an — 7 300 milliards FCFA

Secteur culturel & créatif (ICC)

3,1 % du PIB mondial — ~4 % du PIB national

Emplois directs potentiels (ICC)

100 000 avec investissements structurants

Investissements ICC projetés

1 700 milliards USD via partenariats stratégiques

MICE

Vise 2 000 milliards FCFA/an

Sport

Potentiel 2 500 milliards FCFA/an (vs < 0,5 % PIB actuel)

 Ces chiffres disent une chose simple : le Sénégal est en position de devenir une destination de référence dans la sous-région et au-delà. Les infrastructures existent ou sont en construction. Les secteurs sont identifiés. Les talents sont là. Ce qui manque encore, c'est la gouvernance qui transforme le potentiel en réalité.

Les JOJ 2026 : une fenêtre stratégique à ne pas manquer

Les Jeux Olympiques de la Jeunesse 2026 constituent le levier le plus puissant dont dispose le Sénégal à court terme pour accélérer la construction de sa marque-pays. Ce n'est pas seulement un événement sportif. C'est une vitrine mondiale, un accélérateur d'investissements, un catalyseur de tourisme et un test grandeur nature de la capacité du pays à accueillir, organiser et rayonner.

Le dispositif infrastructurel est réel : Stade Abdoulaye Wade, Dakar Arena, CICAD, Dakar Expo Center, pôles hôteliers de Diamniadio et de Dakar, nouvelles infrastructures de mobilité. Ces équipements existent. La question n'est pas de savoir si les Sénégalais savent construire ils ont démontré qu'ils savent. La question est de savoir si ces équipements seront gérés, animés et valorisés avec l'ambition que mérite l'événement.

Les JOJ offrent une visibilité mondiale inédite que vingt ans de campagnes de promotion ne produiront pas. Ils positionnent Dakar comme une capitale africaine capable d'accueillir des événements de rang mondial. Mais cette visibilité ne se transformera en marque durable que si l'expérience vécue par les visiteurs la fluidité des transports, la qualité de l'accueil, l'efficacité des services, la compétitivité des prix est à la hauteur de la promesse.

Les vulnérabilités qui brouillent le message

Une marque-pays ne se construit pas seulement sur ses atouts. Elle se construit aussi sur la cohérence entre ce qu'elle promet et ce qu'elle délivre. Et il faut avoir le courage de nommer les incohérences qui, aujourd'hui, affaiblissent le message sénégalais avant même qu'il ne soit pleinement émis.

VULNÉRABILITÉ N° 1 — AIR SÉNÉGAL ET LE COÛT DE LA DESTINATION

Protéger artificiellement une compagnie nationale sans résoudre ses problèmes structurels, c'est renchérir mécaniquement le coût de la destination Sénégal. Dans un marché aérien où la compétitivité repose sur l'efficacité opérationnelle, la ponctualité et la maîtrise des coûts, toute distorsion se répercute directement sur les prix des billets  donc sur l'attractivité du pays.

Une marque-pays ne peut prospérer si venir au Sénégal coûte plus cher que d'aller dans des destinations concurrentes mieux organisées. La question n'est pas idéologique. Elle est économique : l'accès aérien est la première infrastructure de l'attractivité.

 

VULNÉRABILITÉ N° 2 — LA GOUVERNANCE DES INFRASTRUCTURES

 

Des entités comme la SOGIP ou l'OGIS ont-elles vraiment vocation à gérer des infrastructures stratégiques dans une logique de performance, d'innovation et de branding international ? La question mérite d'être posée sans détour.

 

Une infrastructure moderne ne se limite pas à être louée. Elle doit être animée, programmée, valorisée, intégrée dans une stratégie d'influence comme le ferait un opérateur privé capable de transformer un équipement en plateforme d'attractivité. Le Sénégal doit passer d'une gestion administrative de ses actifs publics à une gestion entrepreneuriale, orientée résultats, capable de faire vivre ces infrastructures et de les inscrire dans un récit national cohérent.

 

VULNÉRABILITÉ N° 3 — L'INSTABILITÉ MACROÉCONOMIQUE

L'absence d'un accord avec le FMI crée une incertitude qui renchérit le coût du financement et brouille la lisibilité de la trajectoire économique. Or une marque-pays se construit d'abord sur la confiance macroéconomique. Un investisseur qui hésite à s'engager au Sénégal ne regarde pas seulement les opportunités il regarde aussi la stabilité du cadre, la visibilité budgétaire, la qualité de la signature souveraine.

Dans une sous-région où la Côte d'Ivoire, le Bénin ou la Guinée avancent avec discipline et cohérence, nous ne pouvons plus nous permettre d'envoyer des signaux contradictoires. Un accord bien négocié avec le FMI n'est pas une contrainte. C'est un signal de sérieux indispensable pour stabiliser notre image.

APIX au cœur de la gouvernance du Nation Branding

Au-delà des vulnérabilités, il existe une solution institutionnelle naturelle que le Sénégal n'exploite pas encore à sa pleine mesure : l'APIX.

L'APIX est l'interface naturelle entre l'État, le secteur privé et les investisseurs internationaux. Elle connaît les acteurs, les marchés, les attentes, les objections. Elle dispose d'une légitimité technique et d'un réseau international que peu d'institutions publiques sénégalaises peuvent revendiquer. En lui donnant un mandat renforcé pour coordonner, valider et harmoniser la parole économique et institutionnelle du pays, nous créons les conditions d'une architecture de cohérence capable de transformer nos atouts en influence réelle.

La dispersion actuelle des acteurs du tourisme, des ICC, du sport, des infrastructures et de l'investissement produit un bruit institutionnel qui affaiblit chacun des messages pris individuellement. Un pays ne construit pas une marque avec des voix multiples qui se concurrencent. Il la construit avec une voix unique, portée avec constance, cohérence et ambition. APIX peut être cette voix.

La marque-pays, une construction politique autant qu'économique

Ce que le travail du CNE démontre avec force, c'est que construire une marque-pays n'est pas un exercice de communication. C'est un acte politique. Cela demande des arbitrages courageux : accepter de réformer une compagnie nationale déficitaire pour rendre la destination plus compétitive, confier des infrastructures stratégiques à des opérateurs capables de les valoriser, stabiliser le cadre macroéconomique pour restaurer la confiance des marchés, unifier la gouvernance de l'attractivité autour d'un acteur pilote identifié.

Ces décisions ne sont pas populaires. Elles peuvent déplaire à des intérêts constitués. Mais elles sont indispensables si nous voulons que les chiffres ambitieux du CNE deviennent des réalités et non des projections qui s'évaporent faute de gouvernance à leur hauteur.

Les idées sont là. La gouvernance doit suivre.

Le Sénégal a les idées. Il a les talents. Il a les secteurs porteurs. Il a les chiffres pour soutenir une ambition mondiale. Et avec les JOJ 2026, il a une fenêtre de visibilité que peu de pays africains ont jamais eu.

Ce qu'il lui reste à construire, c'est l'alignement entre cette ambition et sa gouvernance. Aligner la politique aérienne sur les impératifs de compétitivité. Aligner la gestion des infrastructures sur les exigences de performance. Aligner la trajectoire macroéconomique sur les standards de crédibilité que les marchés exigent. Aligner la parole institutionnelle autour d'un acteur pilote l'APIX capable de porter le récit national avec cohérence.

C'est ainsi que nous construirons une marque-pays à la hauteur de nos ambitions  fondée non pas sur des slogans, mais sur la vérité, la cohérence et la performance. Une marque qui inspire confiance. Une marque qui attire. Une marque dont le Sénégal sera fier parce qu'elle reflétera ce qu'il est réellement capable d'être.

 

« Un pays ne construit pas une marque avec des voix multiples. Il la construit avec une voix unique,

portée avec constance, cohérence et ambition. »

 Lansana Gagny SAKHO