Accabler le FMI est devenu un exercice commode dans le débat public sénégalais. Presque un réflexe. Presque un sport national. Et pourtant, rarement une posture aura été aussi éloignée de la réalité économique que nous traversons. Le FMI n’est ni l’auteur de nos déficits, ni le créateur de nos dettes cachées, ni le responsable des déséquilibres accumulés au fil d’une décennie. Il ne fait qu’une chose : révéler ce que l’État a laissé dériver. Lui reprocher ce rôle de révélateur, c’est casser le miroir pour éviter de voir son propre visage.

Il faut dire qu’au Sénégal, il existe une forme d’exorcisme collectif dès que des sujets comme le FMI ou le franc CFA sont évoqués. Une réaction presque pavlovienne, devenue culturelle. Normal dans un pays où Cheikh Bara et Abou Nguer monopolisent le débat économique, tous deux affublés du titre d’« intellectuels », pendant que la terreur des réseaux sociaux a réduit au silence la majorité des véritables experts. Le résultat est connu : un débat appauvri, hystérisé, où l’émotion remplace l’analyse et où la posture tient lieu de pensée.

C’est dans ce contexte que le FMI devient un bouc émissaire idéal. Dans un environnement où la confiance se gagne au millimètre, s’en prendre au FMI revient à s’en prendre à la seule chose qui protège un État fragile : sa crédibilité.

Après près d’une décennie passée au cœur des institutions publiques sénégalaises, à gérer des budgets contraints, à négocier avec des partenaires financiers, à arbitrer entre des urgences contradictoires, je peux dire une chose avec la certitude que donne l’expérience : la vraie autonomie ne se décrète pas. Elle se mérite. Et elle se mérite par la rigueur, la transparence et la performance pas par le refus de l’examen.

Le coût réel de deux ans sans programme FMI

Ceux qui avancent que le Sénégal a démontré, en vivant deux ans sans programme FMI, qu'un accord n'est pas indispensable commettent une erreur d'analyse fondamentale : ils regardent les chiffres de surface sans lire ce qu'ils cachent. L'argument oublie un élément central le coût de cette absence. Et ce coût est documenté. Il est chiffrable. Et il est lourd.

Les taux sur les marchés régionaux ont atteint 7,5 % à 8 %, contre 1 % à 2 % pour des financements concessionnels sous programme FMI. Les eurobonds, qui se négociaient autour de 6 % en période de stabilité, ont dépassé 10 % sous tension. Le service de la dette sur 2026‑2028 représente 14 870 milliards FCFA, soit 98 % des recettes. Chaque milliard emprunté hors cadre FMI a été payé au prix fort : taux élevés, maturités courtes, pression accrue sur la trésorerie.

L’absence de programme n’a pas été une démonstration d’autonomie. Elle a été une démonstration de vulnérabilité financière. Ces chiffres ne traduisent pas une souveraineté assumée, mais un pays qui vit au‑dessus de ses moyens, qui dépense plus qu’il ne produit et qui reporte sur la dette ce qu’il n’ose pas réformer.

La révision du cadre budgétaire 2027‑2028 : une fragilité encore plus inquiétante

La révision du cadre budgétaire à moyen terme confirme une réalité encore plus préoccupante. Le Sénégal a officiellement renoncé à revenir à un déficit de 3 % en 2027. Le nouveau cadrage prévoit 6,4 % en 2025, 5,4 % en 2026, 4,9 % en 2027, 3,8 % en 2028, et seulement 3 % en 2029. Autrement dit, la consolidation budgétaire est repoussée de deux ans, alors même que les tensions financières s’aggravent.

Plus inquiétant encore, les besoins de financement explosent. Alors que les projections de 2025 anticipaient environ 3 500 milliards FCFA par an en 2027‑2028, les nouvelles estimations dépassent 6 000 milliards en 2027 et 7 000 milliards en 2028, soit près de 20 000 milliards FCFA en trois ans, l’équivalent de 90 % du PIB. Aucun pays ne peut absorber un tel volume de financement sans un cadre de crédibilité externe.

Le coût de la dette suit la même trajectoire. Les intérêts dépasseront 1 300 milliards FCFA en 2027 et 2028, contre 1 088 milliards en 2025. Cela signifie que près d’un quart des impôts collectés sera consacré au seul service de la dette, alors que le Sénégal espérait ramener ce ratio à 15 %. Ce n’est pas le FMI qui impose cette réalité mais l les chiffres.

Ce que le FMI a dit à Dakar — et ce que peu ont voulu entendre

La dernière mission du FMI à Dakar a été explicite. Dans son communiqué, l'institution n'a pas formulé des injonctions elle a formulé des constats. Des constats que tout observateur honnête de la situation budgétaire sénégalaise ne peut qu'avaliser.

« La dette publique a augmenté plus rapidement que prévu. »

« Les arriérés intérieurs se sont accumulés. »

« La transparence budgétaire doit être renforcée, notamment dans le secteur parapublic. »

« Le Sénégal fait face à des besoins de financement importants. »

« Des mesures correctives sont nécessaires pour restaurer la confiance. »

Ces cinq constats ne sont pas des opinions. Ce sont des réalités que la situation impose. Et ils confirment que le pays a payé cher son isolement financier.

À cela s’ajoutent des dérives structurelles internes : une masse salariale qui croît plus vite que les recettes, un régime de retraite universitaire qui garantit 85 % du dernier salaire net, et un système de bourses étudiantes qui absorbe plus de 100 milliards FCFA par an soit plus du double de la Côte d’Ivoire. Ces choix internes pèsent davantage sur les finances publiques que n’importe quelle conditionnalité extérieure.

Le secteur parapublic : la plaie qui ne cicatrise pas

Pendant que le Sénégal empruntait plus cher, sa principale zone de fragilité continuait de s'élargir silencieusement : un secteur parapublic devenu un véritable gouffre financier. Des entreprises publiques structurellement déficitaires absorbent des ressources colossales sans produire la performance attendue. Des conseils d'administration trop souvent politisés peinent à exercer leur rôle de contrôle et de redressement.

Air Sénégal accumule des pertes depuis sa création. La Poste n'a pas encore opéré sa nécessaire transformation numérique. La SONACOS, acteur stratégique de la filière arachidière, reste sous-financée et sous-performante face à des concurrents privés mieux dotés. Dans un environnement privé normal, ces entités auraient été restructurées, liquidées ou cédées depuis longtemps. Elles continuent d'exister parce que l'État les protège. Et en les protégeant, il fragilise ses propres finances.

Tant que le secteur parapublic restera un puits sans fond, aucune consolidation budgétaire ne pourra tenir dans la durée.

Un signal encourageant : la création de la DGFD et d’un ministère unifié

Le décret n° 2026‑1176 du 11 juin 2026, qui institue la Direction générale des Financements et de la Dette (DGFD), marque une avancée importante. Le problème sénégalais n’était pas seulement le volume de la dette, mais la dispersion institutionnelle : plusieurs directions négociaient, plusieurs structures suivaient, aucune n’avait une vision consolidée. La DGFD met fin à cette fragmentation en centralisant la négociation, la gestion et la base de données de la dette, tout en mettant enfin le pays en conformité avec le règlement UEMOA n° 09/2007.

Cette réforme s’articule désormais avec la création d’un ministère unifié des Finances, de l’Économie et du Plan, qui offre une chaîne de décision plus lisible et une meilleure visibilité sur l’ensemble des agrégats macroéconomiques. Ensemble, ces deux évolutions renforcent la cohérence stratégique de l’État et améliorent sa capacité à dialoguer avec les partenaires financiers.

Mais une architecture institutionnelle, aussi pertinente soit‑elle, n’est qu’un cadre. Sa valeur dépendra de la rigueur des données produites, de l’indépendance des équipes et de la qualité des arbitrages qu’elle permettra.

Ce que l'accord FMI offre vraiment

Un programme avec le FMI n'est pas une reddition. C'est une négociation entre un État qui expose sa situation réelle et une institution qui structure un cadre de redressement adapté à cette situation. Et cet accord offre deux choses que le Sénégal ne peut pas se produire seul en ce moment.

Le premier bénéfice est un ancrage de crédibilité. Sans programme FMI, les marchés exigent une prime de risque qui renchérit chaque emprunt. Avec un programme, cette prime se réduit, les investisseurs reviennent, les partenaires multilatéraux débloquent leurs financements, et le coût global du financement de l'État diminue. C'est une mécanique qui profite directement au citoyen en libérant des ressources pour l'éducation, la santé, l'infrastructure.

Le second bénéfice est une discipline structurelle. Ce que le programme impose sincérité des chiffres, transparence des engagements, réforme des subventions, maîtrise du secteur parapublic n'est pas une contrainte extérieure. C'est ce que le Sénégal devrait s'imposer à lui-même. Le FMI ne fait que formaliser une exigence que la bonne gouvernance commande de toute façon. Et dans un contexte où nous avons démontré que nous peinons à nous imposer cette exigence seuls, le cadre du FMI est une protection pas une punition.

Le miroir africain : qui n'a pas de programme FMI ?

Un argument revient souvent dans le débat : « d'autres pays africains n'ont pas de programme FMI et s'en portent bien. » C'est vrai. Mais il faut nommer ces pays et comprendre pourquoi. Le Maroc, le Botswana, Maurice, les Seychelles ce sont précisément les économies les mieux notées, les plus stables, les plus diversifiées et les plus crédibles du continent.

Leur absence de programme n’est pas une posture de souveraineté. C’est le résultat de décennies de gouvernance rigoureuse, d’une dette maîtrisée, d’une capacité à se financer à des conditions soutenables sur les marchés internationaux et d'institutions publiques qui fonctionnent avec la discipline que l'absence de tutelle externe exige.

Le Sénégal n’est pas au même niveau que le Maroc, le Botswana, Maurice et les Seychelles. C'est précisément pour cela que la modestie et la retenue s'imposent. La modestie n’est pas une posture, c’est une nécessité. Ces pays sont ceux dont la gouvernance, la discipline budgétaire et la crédibilité financière sont les plus solides du continent.

Leur situation n’est pas un modèle de défiance, mais un modèle de rigueur. 

Gouverner avec lucidité, transparence et responsabilité

Dans un environnement où la confiance se gagne au millimètre, s'en prendre au FMI envoie au monde le message le plus dangereux qui soit : celui d'un État qui refuse l'examen et détourne le regard de ses propres responsabilités. Les marchés lisent ce message avec une précision redoutable. Et ils répondent en conséquence en relevant les taux, en raccourcissant les maturités, en réduisant les volumes.

La question n'est pas de savoir si le FMI est parfait. Il ne l'est pas. La question n'est pas non plus de savoir si ses conditions sont toujours idéales. Elles ne le sont pas toujours. La vraie question est celle-là : qu'est-ce que son absence nous a coûté ? Et les chiffres 7,5 à 8 % sur le marché régional, plus de 10 % sur les eurobonds, 98 % des recettes absorbées par la dette donnent une réponse sans équivoque.

Accabler le FMI ne résout rien. Assumer nos chiffres, corriger nos dérives, réformer notre secteur parapublic et restaurer la confiance : voilà ce qui protège un pays. Le FMI n'est pas un bourreau. C'est un révélateur. Et refuser ce révélateur ne fait pas disparaître les déficits. Cela ne fait que retarder l'inévitable — le moment où il faudra gouverner avec la lucidité, la transparence et la responsabilité que la situation a toujours exigées.

Le FMI n'allume pas l'incendie. Il intervient quand la maison brûle déjà. On peut discuter des conditions. Mais accuser le pompier d'être le pyromane, c'est refuser de voir que la dette est d'abord le résultat de nos propres décisions, de nos propres renoncements, et parfois de nos propres dérives. 

« La vraie autonomie ne se décrète pas. Elle se mérite. Par la rigueur, la transparence et la performance.

Pas par le refus de l'examen. »

— Lansana Gagny SAKHO