L’endettement du secteur parapublic sénégalais, tel que révélé par le rapport Forvis Mazars, n’est pas un accident comptable : c’est le produit d’un cycle de gouvernance défaillante qui s’est installé entre 2012 et 2024, un cycle marqué par l’absence de discipline financière, la faiblesse des contrôles, la prolifération d’entités redondantes et l’amateurisme managérial. Lorsque la dette consolidée dépasse 128,6 % du PIB, lorsque les engagements hors bilan explosent, lorsque les entités publiques se retrouvent implicitement garanties par l’État, ce n’est pas la conjoncture qui vacille : ce sont les fondations mêmes de notre gouvernance publique qui ont été fragilisées pendant plus d’une décennie.

La clarification du périmètre d’endettement des entités parapubliques, hors dettes rétrocédées, met en lumière des niveaux d’exposition très contrastés qui révèlent la profondeur des fragilités institutionnelles. Le Groupe Petrosen concentre un encours de 660,2 milliards F CFA en 2024, essentiellement constitué de dette extérieure, reflet direct de filialisations successives menées sans cohérence globale ni pilotage stratégique intégré. La Sogepa enregistre 299 milliards F CFA, exclusivement domestiques, traduisant une accumulation de dettes internes qui pèsent lourdement sur la trésorerie publique. La Senelec, malgré une trajectoire de consolidation, affiche encore 227,6 milliards F CFA, en baisse notable par rapport aux 341,7 milliards F CFA de 2020, mais toujours révélatrice d’un modèle économique structurellement sous tension. L’AIBD porte une dette de 188,7 milliards F CFA, conséquence d’investissements lourds dont la rentabilité n’a jamais été évaluée avec la rigueur nécessaire. Quant au FERA, il affiche 170,9 milliards F CFA, un montant qui illustre parfaitement la dérive d’un fonds devenu au fil du temps une véritable société de travaux, brouillant les responsabilités et les lignes de reddition des comptes. Ces montants ne sont pas de simples chiffres : ce sont les traces comptables d’une gouvernance qui, entre 2012 et 2024, a laissé s’installer des pratiques où la dette devenait un mode de gestion plutôt qu’un instrument de financement.

Les dérives observées ne sont pas seulement financières : elles sont institutionnelles. Certains chefs d’organes exécutifs ont concentré le pouvoir au point de contourner les règles. Dans ce paysage, les commissaires aux comptes devraient être les vigies de la transparence. Leur mission dépasse la certification : ils sont les gardiens de la régularité et de la sincérité des engagements. Leur silence, volontaire qui devient un acte de complicité contribue à l’accumulation de dettes non maîtrisées et à l’absence de mécanismes d’alerte précoce. Faute de moyens, d’indépendance ou de mandat clair, ils restent trop souvent hors sol, incapables d’exercer une surveillance effective. Les auditeurs internes, eux, demeurent fragilisés, marginalisés, parfois intimidés, réduits à un rôle administratif alors qu’ils devraient être des acteurs centraux de la maîtrise des risques.

Cette crise trouve également son origine dans une faiblesse chronique des organes délibérants, souvent dépourvus de compétences, d’indépendance et d’outils pour exercer une surveillance stratégique. Dans trop d’entités, les conseils d’administration ne jouent pas leur rôle de régulateur, laissant les directions générales engager des dépenses, contracter des dettes ou lancer des projets sans évaluation rigoureuse des risques. La dette devient alors un instrument de survie, non un levier de développement, et l’État se retrouve à absorber des engagements qu’il n’a jamais validés.

Ces montants ne sont pas de simples chiffres : ce sont des indicateurs de gouvernance, des signaux d’alerte, des preuves tangibles d’un système où la dette est devenue un mode de gestion plutôt qu’un instrument de financement. Ils montrent que l’endettement parapublic n’est pas seulement élevé : il est désordonné, déséquilibré, et structurellement lié à des faiblesses institutionnelles qui doivent être corrigées pour restaurer la crédibilité financière de l’État.

Elle s’alimente également d’un amateurisme managérial qui s’est installé dans le temps. Des décisions d’investissement prises sans analyse de rentabilité, des contrats signés sans contrôle interne robuste. La dette n’est pas un accident : elle est la conséquence logique d’un système où la performance n’est pas mesurée, où la responsabilité n’est pas engagée, et où la discipline financière n’est pas exigée. Ce n’est pas la dette qui crée la crise : c’est la gouvernance qui crée la dette.

La multiplication irrationnelle des entités parapubliques entre 2012 et 2024 a aggravé la situation. Les filialisations successives de PETROSEN, les chevauchements de missions entre SENELEC, ANER, ASER, AEME, la transformation progressive du FERA en société de travaux : autant de décisions qui ont fragmenté la gouvernance, dilué les responsabilités et affaibli la performance globale du secteur. Ce modèle a créé un écosystème où la dette se nourrit de la confusion, où les risques se multiplient faute de pilotage stratégique, et où l’État se retrouve à porter seul les conséquences de décisions qu’il n’a pas toujours maîtrisées.

Une décision de rationalisation, voire de suppression de certaines entités, est devenue incontournable. On évoquera les coûts sociaux, mais on n’évoquera jamais l’essentiel : l’incapacité de notre économie à générer suffisamment de ressources pour financer ces structures redondantes, ni le nombre d’hôpitaux, d’établissements scolaires ou d’infrastructures essentielles que l’on aurait pu construire avec les mêmes montants. Cette dispersion institutionnelle n’est pas seulement inefficace : elle est économiquement insoutenable, et elle prive le pays d’investissements vitaux pour son développement humain.

Mais une vérité inquiétante demeure : les risques hérités de 2012‑2024 sont toujours présents. Certains chefs d’organes exécutifs continuent de se comporter comme des mandarins, la majorité des commissaires aux comptes sont toujours hors sol et les auditeurs internes restent les têtes de turc des chefs des organes exécutifs. Quant aux organes délibérants, ils peinent toujours à jouer pleinement leur rôle, malgré la loi 2022‑08, malgré les alertes répétées, malgré la réorganisation des ministères des Finances, faute de formation, de moyens, d’indépendance ou de volonté institutionnelle. Les zones de risques persistent, et c’est précisément ce qui rend l’endettement parapublic si dangereux pour la stabilité financière de l’État.

Tant que ces réalités perdureront, les fragilités héritées de 2012‑2024 continueront de produire les mêmes effets, et les zones de risques continueront de prospérer malgré les réformes engagées.

Pourtant, une dynamique nouvelle s’installe. Le nouveau gouvernement a montré une volonté claire de rompre avec les pratiques qui ont affaibli notre secteur parapublic. Le regroupement de l’Économie et des Finances en un seul département, la création de la Direction générale de la Dette, l’exigence de sincérité budgétaire et les premières mesures de rationalisation témoignent d’un retour à la discipline institutionnelle. Ce choix n’est pas seulement administratif : il est stratégique. Il met fin à une fragmentation qui affaiblissait la lisibilité de la politique économique, et il introduit une autorité unique, responsable, centralisée et conforme aux standards internationaux de gestion de la dette souveraine.

Un autre geste fort vient confirmer cette volonté de rupture : le lancement de l’appel à candidatures pour la direction générale de l’ARTP. Cet acte n’est pas administratif, il est symbolique. Il constitue un élan d’espérance institutionnelle, dans un contexte où le Sénégal avance résolument vers l’horizon Sénégal 2050. En ouvrant la régulation des télécommunications et des postes à une compétition fondée sur l’excellence, le Président de la République choisit de placer la méritocratie, la compétence et la responsabilité publique au cœur de son action. Ce signal rappelle que la transformation numérique n’est pas seulement une ambition technique : c’est un projet national fondé sur la rigueur, la transparence et la performance institutionnelle. En assumant un recrutement ouvert, exigeant et aligné sur les standards internationaux, le Président de la République affirme sa détermination à bâtir des institutions solides, capables de porter l’innovation, de protéger les citoyens et de faire de la gouvernance un véritable levier de souveraineté réelle.

Ces réformes structurelles constituent un tournant majeur. Elles permettent de replacer la dette au cœur d’une gouvernance intégrée, cohérente et disciplinée. Elles ouvrent la voie à une nouvelle génération de pratiques publiques, fondées sur la compétence, la transparence et la responsabilité. Et elles créent les conditions d’un assainissement durable du secteur parapublic, à condition que les organes délibérants soient renforcés, que les auditeurs internes soient protégés et que les commissaires aux comptes retrouvent leur rôle de vigie.

C’est ainsi que naît l’espoir : dans la lucidité du diagnostic, dans le courage de la rupture, et dans la volonté de bâtir des institutions solides, disciplinées et souveraines.