« L'emploi des jeunes ne se règle pas par la compassion, il se règle par la compétitivité. »
Gouverner est un Métier, L'Harmattan Sénégal, 2026

 

Dans chaque forum économique, dans chaque discours présidentiel, dans chaque programme électoral, la question revient, inévitable : que faire de la jeunesse africaine ? Que faire de ces millions de femmes et d'hommes qui arrivent chaque année sur un marché du travail incapable de les absorber ? Les réponses abondent. Les fonds se créent. Les programmes se multiplient. Les promesses se renouvellent. Mais le chômage des jeunes, lui, ne recule pas.

Il est temps de dire la vérité. Une vérité sans consolation facile, sans démagogie, sans slogans. Une vérité de praticien, construite sur trente ans de terrain, d'institutions traversées, de réformes menées, d'économies observées. Cette vérité tient en une formule que beaucoup trouveront brutale, mais que l'expérience impose : l'emploi des jeunes ne se règle pas par la compassion. Il se règle par la compétitivité.

Ce n'est pas une condamnation de la jeunesse africaine. C'est une mise en cause des systèmes éducatifs, institutionnels, économiques qui prétendent la préparer et qui, trop souvent, la livrent désarmée à un marché du travail qui n'attend plus personne.

I. Un problème mal posé qui produit des solutions inutiles

Le chômage des jeunes en Afrique est traité, depuis des décennies, comme une urgence sociale : un risque à contenir, une frustration à gérer, une bombe à désamorcer. Cette lecture n'est pas fausse. Mais elle est incomplète. Et une lecture incomplète d'un problème produit invariablement des solutions partielles, coûteuses, et finalement inefficaces.

L'urgence sociale légitime la compassion. Elle légitime les transferts d'argent, les programmes d'insertion rapide, les stages non qualifiants, les auto-emploi de façade. Mais elle ne crée pas un seul emploi durable. Parce que l'emploi durable ne naît pas d'un programme gouvernemental. Il naît d'une entreprise qui a besoin d'une compétence, qui ne la trouve pas ailleurs, et qui décide d'embaucher.

« Tant que les entreprises ne trouveront pas dans les jeunes diplômés des profils capables de créer de la valeur immédiatement, elles continueront de se tourner vers l'expatriation de compétences ou de maintenir des organisations sous-productives. » Gouverner est un Métier

C'est ici que le diagnostic doit être posé sans détour : le problème de l'emploi des jeunes en Afrique est, fondamentalement, un problème de compétitivité des compétences. Les jeunes diplômés ne sont pas trop nombreux ils sont trop souvent mal formés pour ce que l'économie demande.

II. Le fossé entre l'école et le marché : une fracture institutionnelle

La formation reste trop souvent théorique. Elle continue de reproduire des schémas hérités, centrés sur l'accumulation de connaissances plutôt que sur la construction de compétences opérationnelles. Elle rassure plus qu'elle ne prépare. Elle produit des diplômés, mais pas toujours des professionnels capables d'agir dans des environnements complexes et mouvants.

Un diplôme qui ne prépare pas à l'emploi est un passeport périmé

Le paradoxe africain est saisissant : des universités qui forment des milliers de diplômés chaque année, et des entreprises qui peinent à recruter des profils opérationnels. Ce fossé n'est pas naturel. Il est le produit d'institutions de formation qui se sont développées indépendamment des besoins réels de l'économie, gouvernées par des logiques académiques internes, évaluées sur des taux de réussite aux examens jamais sur des taux d'insertion professionnelle.

Ce qui est mesuré est géré. Ce qui ne l'est pas se dégrade. Nos systèmes éducatifs mesurent les notes, les diplômes, les effectifs. Ils ne mesurent pas ce qui importe : combien de leurs sortants ont trouvé un emploi en rapport avec leur formation, dans quel délai, à quel niveau de rémunération. Tant que cette mesure n'existera pas, les systèmes continueront de produire ce qu'ils produisent : des diplômes sans débouchés.

La formation qui ne développe pas l'apprentissage programme l'obsolescence

Dans un monde où les métiers évoluent à un rythme sans précédent, où les technologies transforment les pratiques plus vite que les curricula ne se réforment, une formation a de la valeur si et seulement si elle crée la capacité d'apprendre en continu. Pas d'accumuler des savoirs figés. Pas de réciter des théories déconnectées. Mais de s'adapter, d'analyser, de décider dans l'incertitude.

La recommandation est claire : réorienter les programmes de formation vers la résolution de problèmes réels, l'apprentissage par l'action, et la construction de compétences transversales analytiques, relationnelles, décisionnelles qui survivent aux transformations sectorielles et technologiques.

III. L'entrepreneuriat n'est pas un refuge, c'est un métier

Face au chômage des jeunes, les gouvernements africains ont trouvé une réponse commode : l'entrepreneuriat. Encourager les jeunes à créer leur propre emploi. Financer des micro-projets. Distribuer des kits de démarrage. Organiser des concours d'idées. La formule est séduisante, politiquement peu coûteuse, socialement valorisante.

Elle est aussi, dans beaucoup de cas, un leurre.

L'entrepreneuriat présenté comme une alternative au salariat fabrique des entrepreneurs par défaut des jeunes qui créent une activité parce qu'ils n'ont pas trouvé d'emploi, pas parce qu'ils ont une vision, une méthode, un marché identifié. Ces entrepreneurs-là sont fragiles. Ils échouent vite. Et leur échec renforce la frustration qu'on voulait atténuer.

« Ceux qui réussissent ne sont pas ceux qui ont eu l'idée la plus brillante. Ce sont ceux qui ont eu la discipline de la mettre en œuvre, la patience de la faire mûrir, et la lucidité de la corriger. » Gouverner est un Métier

L'entrepreneuriat est un métier. Il exige une discipline, une méthode, une capacité à structurer, à négocier, à gérer, à anticiper. Il se prépare, se structure et s'accompagne avec les mêmes exigences que n'importe quel autre métier complexe. Traiter l'entrepreneuriat comme une vocation à construire et non comme un refuge à financer est la condition de sa réussite à grande échelle.

Construire des entrepreneurs, pas financer des projets

Ce que j'ai appris en accompagnant des entrepreneurs et des PME africaines, notamment à l'ADEPME, c'est que le capital n'est pas le premier problème. Le premier problème est la capacité : la capacité à lire un marché, à structurer une offre, à gérer une trésorerie, à négocier un contrat, à manager une équipe. Financez un entrepreneur qui ne maîtrise pas ces fondamentaux, et vous accélérez son échec. Construisez ces capacités d'abord, et le capital trouvera son chemin.

La recommandation de l'ouvrage est sans ambiguïté : cesser de présenter l'entrepreneuriat comme une alternative au salariat et commencer à le traiter comme une vocation qui se prépare. Cela suppose des programmes d'accompagnement rigoureux, ancrés dans la réalité des marchés locaux, évalués sur la survie et la croissance des entreprises créées pas sur le nombre de projets financés.

IV. Ce que les gouvernements doivent faire et cesser de faire

Cesser de traiter l'emploi comme une question de communication

L'emploi des jeunes est devenu, dans trop de pays africains, un sujet de communication politique. On annonce des centaines de milliers d'emplois créés sans définir ce qu'est un emploi, sans mesurer sa durée, sa rémunération, sa qualité. On inaugure des fonds d'insertion sans évaluer leurs résultats. On organise des forums sans mécanisme de suivi des engagements pris.

Cette politique de la communication est coûteuse pour les budgets, dévastatrice pour la confiance des jeunes, et stérile pour l'économie. Elle perpétue l'illusion que l'État peut créer l'emploi par décret. Il ne le peut pas. Ce qu'il peut faire ce qu'il doit faire c'est créer les conditions dans lesquelles l'emploi se crée.

Construire des passerelles institutionnelles entre formation et marché

La première responsabilité de l'État est de briser le mur qui sépare le système éducatif du système productif. Cela suppose d'impliquer les entreprises grandes, moyennes, petites dans la définition des référentiels de compétences. Cela suppose d'évaluer les établissements de formation sur leurs taux d'insertion réels, pas sur leurs taux de réussite académique. Cela suppose de créer des mécanismes d'alternance, d'apprentissage, de stages qualifiants qui constituent de vrais ponts entre l'école et le travail.

Ces réformes ne sont pas révolutionnaires. Elles existent ailleurs. La Corée du Sud, le Vietnam, l'Indonésie ont construit leur développement sur l'alignement délibéré et maintenu dans la durée entre leur système de formation et les besoins de leur économie. L'Afrique peut le faire. Mais cela exige du courage politique : remettre en cause des systèmes éducatifs hérités, affronter des corporatismes installés, et accepter d'être évalué sur des résultats réels plutôt que sur des intentions déclarées.

Investir dans la compétitivité systémique

L'emploi durable ne se décrète pas. Il se construit, secteur par secteur, compétence par compétence, institution par institution. Un territoire qui veut des emplois doit être attractif pour les investissements. Être attractif, ce n'est pas faire de la communication sur son potentiel. C'est créer des conditions réelles : des infrastructures fiables, une justice économique prévisible, une administration compétente, des règles du jeu stables, un capital humain opérationnel.

C'est ici que la question de la compétitivité rejoint celle de la gouvernance. Un État qui nomme ses dirigeants pour des raisons politiques plutôt que pour leurs compétences fragilise les institutions qui devraient créer les conditions de l'emploi. Un État qui laisse prospérer la corruption dans les marchés publics protège des rentes au détriment de la productivité. Un État qui n'évalue pas ses politiques publiques ne sait pas ce qui fonctionne et continue de financer ce qui ne marche pas.

« La compétitivité ne se décrète jamais et se construit toujours, avec méthode, continuité et des institutions capables de tenir leurs engagements. » Gouverner est un Métier

 

V. Ce que les jeunes doivent entendre et accepter

Il serait commode, et malhonnête, de ne s'adresser qu'aux gouvernements. Parce que la transformation que nous appelons ne peut se faire qu'à deux : des États qui créent les conditions, et une jeunesse qui accepte de se préparer réellement à les saisir.

Cette jeunesse a le droit d'être en colère. En colère devant la médiocrité érigée en norme, les talents découragés, les diplômes qui n'ouvrent aucune porte, les promesses qui se renouvellent sans jamais se concrétiser. Cette colère est légitime. Mais la colère sans méthode détruit ce qu'elle voulait réparer. Et les raccourcis qui promettent l'émancipation par le seul refus ont toujours fait payer leur facture aux plus vulnérables.

La compétence est la seule souveraineté personnelle qui ne s'achète pas

Dans un monde où les marchés du travail sont de plus en plus globalisés, où la concurrence pour les meilleurs profils est internationale, la compétence est la seule souveraineté personnelle sur laquelle aucun système ne peut mettre la main. Elle traverse les frontières. Elle résiste aux crises. Elle n'attend pas les réformes institutionnelles pour produire des effets.

Investir dans sa propre formation, dans ses propres compétences pas seulement pour un diplôme, mais pour une capacité réelle à créer de la valeur est le choix le plus rationnel et le plus souverain qu'un jeune Africain puisse faire aujourd'hui. Non pas parce que le système est juste. Mais parce que, dans un système imparfait, la compétence reste l'actif le moins confiscable.

L'exigence envers soi-même est la première forme de résistance

Je m'adresse ici aux jeunes avec la même franchise qu'à leurs gouvernements : l'attente d'un système parfait avant d'agir est un luxe que l'Afrique ne peut pas se payer. Les pays qui se sont développés la Corée, Singapour, le Rwanda, le Maroc ne l'ont pas fait parce que leurs conditions de départ étaient favorables. Ils l'ont fait parce que, dans des conditions souvent difficiles, ils ont choisi la discipline de la construction sur la facilité de la plainte.

Ce n'est pas un appel à la résignation. C'est un appel à la lucidité. La lucidité de comprendre que transformer un système prend du temps, que cette transformation exige des acteurs compétents à tous les niveaux, et que devenir cet acteur compétent est la contribution la plus directe qu'un jeune puisse apporter à son pays.

Gouverner l'emploi des jeunes comme un métier

L'emploi des jeunes africains est l'enjeu de la décennie. Non seulement parce que la jeunesse représente plus de 70 % de la population africaine mais parce que le défi démographique est aussi, et surtout, une opportunité stratégique. Le dividende démographique que tant de rapports annoncent ne se réalisera pas seul. Il exige un choix délibéré : investir dans la compétence de cette jeunesse, construire les institutions qui l'emploient, et créer les conditions économiques qui lui permettent de prospérer sur le continent plutôt que d'en partir.

Gouverner l'emploi comme un métier c'est-à-dire avec méthode, continuité, redevabilité et compétence n'est pas une option parmi d'autres. C'est la condition de la transformation du continent. Et cette transformation ne commence pas dans les discours. Elle commence dans les classes, dans les ateliers, dans les incubateurs, dans les administrations réformées, dans les entreprises qui recrutent des profils qu'elles ont enfin trouvés.

L'Afrique ne manque pas de ressources, ni de talents, ni d'ambition. Elle manque encore trop souvent de méthode. La méthode, cela s'apprend. Cela se transmet. Cela se construit. C'est à cela que cet article et l'ouvrage dont il est issu veut contribuer.

« L'Afrique peut décider de conduire. Rien ne l'en empêche, sinon elle-même. » Gouverner est un Métier