Ce que révèle vraiment le Rapport sur l'Investissement Mondial 2025 de la CNUCED
C'est ce que révèle le World Investment Report 2025 de la CNUCED (Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement), publié sous le thème «L'investissement international dans l'économie numérique». Ce rapport de 278 pages constitue la boussole annuelle des décideurs, des investisseurs institutionnels et des praticiens du développement économique. Il mérite qu'on le lise avec soin et qu'on le lise avec les yeux de l'Afrique.
Le chiffre qui fait rêver et ce qu'il cache
L'Afrique a attiré 97 milliards de dollars d'IDE en 2024, contre 55 milliards en 2023. Cette progression de 75 % en fait la région du monde la plus dynamique en termes de croissance des flux entrants. Aucune autre région n'a affiché une telle trajectoire ascendante : l'Amérique du Nord progressait de 23 %, l'Asie en développement reculait de 3 %, l'Europe plongeait de 44 %, l'Amérique latine reculait de 12 %.
L'Afrique = seule grande région mondiale à progression à deux chiffres en 2024.
Un signal fort... qui appelle une lecture lucide.
Mais à y regarder de plus près, la CNUCED elle-même nuance immédiatement cette performance. En termes nets c'est-à-dire en retirant l'effet d'un mégaprojet exceptionnel en Égypte, le projet Ras El-Hekma (développement urbain de 35 milliards de dollars, financé par les Émirats arabes unis) les flux africains réels s'établissent à environ 62 milliards de dollars, soit une croissance de 12 %. Significative, mais beaucoup plus modeste.
La répartition géographique illustre cette concentration : l'Afrique du Nord capte 51 milliards de dollars (+277 %), portée essentiellement par l'Égypte. L'Afrique occidentale reçoit 15 milliards (-7 %). L'Afrique centrale : 8 milliards (+13 %). L'Afrique orientale : 13 milliards (+12 %). L'Afrique australe : 11 milliards (+44 %). Cinq économies majeures (Afrique du Sud, Nigeria, Kenya, Maroc, Éthiopie) se partagent la grande majorité des flux.
C'est une vérité inconfortable pour les décideurs africains : la croissance des IDE est réelle, mais elle demeure concentrée, fragile et inégalement répartie. L'Afrique subsaharienne hors Afrique du Sud reste en marge des grands flux mondiaux.
Les paradoxes de la structure d'investissement
Le rapport de la CNUCED met en lumière une tension fondamentale dans la structure des investissements en Afrique : la prédominance des secteurs extractifs et de construction dans les projets greenfield, conjuguée à une faiblesse persistante dans les secteurs à haute valeur ajoutée.
Les projets greenfield en Afrique ont en réalité reculé en 2024 : -5 % en nombre et -37 % en valeur, passant de 178 à 113 milliards de dollars. Les fusions-acquisitions transfrontalières sont devenues négatives (-1,5 milliard net), en raison notamment de la cession par ExxonMobil de ses actifs pétroliers onshore au Nigeria à Seplat Energy. C'est donc principalement le financement de projets internationaux (International Project Finance, IPF) qui a soutenu la performance africaine en hausse de 15 % grâce aux grands projets en Égypte.
Formule clé : L'Afrique investie ≠ L'Afrique transformée. Les flux d'investissement doivent se déplacer des extractives vers la transformation et le numérique.
Ce déséquilibre sectoriel traduit une réalité profonde : l'Afrique est encore davantage un terrain d'extraction de ressources qu'une plateforme de création de valeur industrielle ou technologique. La compétition pour les minéraux critiques lithium, cobalt, terres rares essentiels à la transition énergétique mondiale intensifie cette pression extractive, faisant de l'Afrique une cible géopolitique autant qu'une destination d'investissement.
Les investisseurs européens restent les principaux détenteurs de stocks d'IDE en Afrique : Pays-Bas ($70 mds), Royaume-Uni ($58 mds), France ($53 mds). La Chine ($42 mds) montre quant à elle une diversification croissante vers les matériaux de construction, l'agroalimentaire et la pharmacie. Les États-Unis ($56 mds) renforcent leur présence dans l'infrastructure numérique. Cette cartographie des investisseurs révèle la multiplicité des intérêts stratégiques qui se projettent sur le continent.
Le défi numérique : une fenêtre qu'il faut saisir
Le World Investment Report 2025 est consacré à l'économie numérique. Et c'est là que le message le plus important pour l'Afrique réside. La CNUCED documente une transformation globale : les investissements dans les industries numériques ont doublé en valeur entre 2022 et 2024, atteignant 77 milliards de dollars dans les projets greenfield mondiaux. Les plateformes internet ont progressé de 281 %, le numérique est devenu le seul secteur à croissance double en nombre et en valeur.
Pour l'Afrique, la CNUCED formule un constat lucide et préoccupant : le continent est en train de rater la première vague de la révolution numérique mondiale. Certes, le secteur numérique représente aujourd'hui environ 6 % de la valeur greenfield africaine en progression de plus de 75 % sur cinq ans. Certes, des initiatives de data centres, de fintech et de connectivité se multiplient dans des hubs comme le Kenya, le Nigeria, l'Afrique du Sud et le Maroc. Mais ces progrès s'opèrent à partir d'une base très faible, et les obstacles structurels demeurent considérables.
Le numérique est la frontière de la prochaine décennie d'investissement. L'Afrique dispose encore d'une fenêtre d'opportunité mais elle se referme rapidement si les politiques publiques ne s'adaptent pas.
La CNUCED recommande explicitement aux pays en développement de se doter de stratégies numériques nationales ambitieuses, de renforcer leur cadre réglementaire pour les plateformes, et de promouvoir les partenariats public-privé dans l'infrastructure numérique. Ces recommandations résonnent avec une acuité particulière pour les économies d'Afrique subsaharienne.
L'effondrement du financement des infrastructures une crise silencieuse
Derrière la performance des IDE agrégés se cache une crise silencieuse que le rapport met en évidence avec insistance : l'effondrement du financement international de projet (International Project Finance, IPF), qui constitue le principal instrument de financement des infrastructures en Afrique.
Globalement, les IPF ont chuté de 26 % en 2024, et de plus de 40 % depuis leur pic de 2021. Cette contraction est particulièrement sévère pour les économies en développement, qui dépendent davantage de ce type de financement pour les projets d'énergie, de transport et d'eau. Les IPF ont chuté de 23 % dans les pays en développement en 2024.
Cette contraction du financement infrastructure frappe de plein fouet les économies africaines les moins développées (PMA), qui ne représentent que 2 % des flux mondiaux d'IDE. Les 49 pays les moins avancés du monde dont la majorité se trouvent en Afrique ont reçu collectivement 37 milliards de dollars d'IDE en 2024, soit à peine 2,5 % des flux mondiaux. Le paradoxe de l'attractivité africaine atteint ici son expression la plus criante.
Équation fondamentale : IDE à la hausse + financement infrastructure en effondrement = attractivité africaine sélective et inégalitaire. La croissance profite aux grands, pas aux fragiles.
La fenêtre géopolitique : risques et opportunités
Le rapport 2025 de la CNUCED a été rédigé dans un contexte géopolitique exceptionnel marqué par les guerres tarifaires américaines, la fragmentation des chaînes d'approvisionnement mondiales et la reconfiguration stratégique des pôles d'investissement. Ces turbulences créent à la fois des risques et des opportunités pour l'Afrique.
Côté risques : la hausse des taux d'intérêt, le renforcement des contrôles d'investissement dans les économies développées, la volatilité des marchés de change, et la contraction des M&A mondiales pèsent sur les perspectives d'IDE vers l'Afrique pour 2025. La CNUCED note que les indicateurs avancés du premier trimestre 2025 sont au plus bas depuis la crise financière mondiale de 2008.
Côté opportunités : la restructuration des chaînes d'approvisionnement mondiales peut créer des espaces pour de nouveaux pôles de production en Afrique, notamment dans les secteurs sensibles aux tarifs douaniers (textiles, assemblage électronique, transformation alimentaire). La demande mondiale croissante en minéraux critiques lithium, cobalt, nickel, manganèse propulse le continent comme acteur incontournable de la transition énergétique.
L'Afrique dispose d'un levier stratégique unique : ses ressources naturelles vitales pour la décarbonation mondiale. La compétition États-Unis/Chine pour l'accès à ces ressources illustrée par les négociations américaines avec la RDC sur les minerais en échange d'infrastructures positionne les États africains comme des acteurs d'une géopolitique des ressources à forte intensité diplomatique.
Cependant, cette opportunité comporte un risque symétrique : si l'Afrique ne capte pas davantage de valeur ajoutée dans la chaîne de transformation des minéraux critiques, elle reproduira le schéma extractif qui l'a maintenue en position de vulnérabilité depuis des décennies.
Les leviers d'une attractivité durable recommandations
La lecture du World Investment Report 2025 à travers le prisme de la gouvernance économique africaine conduit à identifier six leviers prioritaires pour transformer l'attractivité conjoncturelle en compétitivité structurelle durable.
Premier levier : Réformer le cadre réglementaire de l'investissement pour le rendre prévisible, transparent et efficace. La CNUCED note que les politiques d'investissement en 2024 ont été dominées par des mesures de libéralisation et de promotion dans les économies émergentes, mais que la complexité réglementaire reste un frein majeur. Les agences de promotion des investissements doivent devenir de véritables architectes de la compétitivité, pas de simples guichets administratifs.
Deuxième levier : Positionner stratégiquement l'Afrique dans l'économie numérique mondiale. Les États africains doivent se doter de stratégies numériques nationales robustes, investir dans les infrastructures de connectivité, réformer la gouvernance des données, et créer des conditions attractives pour les centres de données et les plateformes technologiques.
Troisième levier : Maximiser la valeur ajoutée des ressources naturelles. La transition énergétique mondiale crée une demande structurelle en minéraux africains. L'enjeu n'est pas de vendre les minerais bruts, mais de développer les chaînes de traitement et de raffinage localement. C'est un impératif de souveraineté économique.
Quatrième levier : Diversifier les sources de financement des infrastructures. Face à l'effondrement des IPF, les États africains doivent mobiliser les fonds souverains du Golfe, les investisseurs institutionnels asiatiques, et les instruments innovants de finance climatique. Le financement mixte (blended finance) doit devenir la norme pour les projets d'énergie renouvelable et de transport.
Cinquième levier : Accélérer l'intégration régionale via la ZLECAF. La Zone de libre-échange continentale africaine représente le levier de transformation le plus puissant du continent. Un marché unifié de 1,4 milliard de consommateurs constitue l'argument le plus convaincant pour les investisseurs en quête de nouvelles frontières de croissance.
Sixième levier : Renforcer la gouvernance institutionnelle. Comme je le développe dans mon ouvrage « Gouverner est un Métier », la gouvernance n'est pas une contrainte imposée de l'extérieur c'est le socle interne de la compétitivité. Aucun cadre d'attractivité ne peut compenser durablement une gouvernance défaillante, une bureaucratie opaque, ou une instabilité réglementaire chronique.
« Gouverner, c'est transformer des contraintes en leviers, des ressources en richesses, des ambitions en réalités tangibles. » Dr. Lansana Gagny Sakho, Gouverner est un Métier
Ce que le rapport ne dit pas et ce que l'Afrique doit entendre
Le World Investment Report 2025 est un document rigoureux, objectif, fondé sur des données. Mais comme tout document produit par une organisation internationale, il dit des choses entre les lignes que les décideurs africains doivent avoir le courage de traduire en langage politique direct.
Ce que le rapport ne dit pas mais que les données révèlent : L'Afrique est spectaculaire dans les manchettes et fragile dans les fondamentaux. Les 97 milliards de dollars d'IDE 2024 représentent 6,5 % des flux mondiaux, pour un continent qui abrite 17 % de la population mondiale. Le gap est abyssal. Et il se creuse davantage dans l'économie numérique, où l'Afrique représente moins de 3 % des investissements mondiaux en infrastructure digitale.
Ce que le rapport révèle aussi, c'est la dépendance persistante de l'Afrique vis-à-vis d'un nombre restreint de grandes économies attractives (Afrique du Sud, Nigeria, Kenya, Maroc, Égypte, Éthiopie), qui captent l'essentiel des flux, laissant les économies fragiles et les PMA en marge du jeu mondial de l'investissement. La promesse de l'intégration africaine la ZLECAF reste à concrétiser.
Ce que le rapport dit enfin, avec une clarté redoublée cette année, c'est que les économies qui gagnent dans la compétition mondiale pour l'investissement sont celles qui combinent trois caractéristiques : une gouvernance institutionnelle solide, une stratégie sectorielle ciblée, et une intégration dans les chaînes de valeur mondiales.
Transformer l'espoir en stratégie
Le World Investment Report 2025 de la CNUCED offre à l'Afrique une occasion rare : celle de se voir dans le miroir global des investissements mondiaux. Ce que le miroir reflète est un continent en mouvement mais un mouvement encore trop souvent subi plutôt que maîtrisé, trop souvent concentré sur les ressources brutes plutôt que sur la valeur ajoutée, trop souvent dépendant de quelques grandes économies émergentes plutôt que diffus dans l'ensemble du tissu continental.
Le véritable enjeu de la décennie africaine qui vient n'est pas de savoir si les IDE vers l'Afrique continueront à croître les données structurelles suggèrent qu'ils le feront, portés par la démographie, les ressources naturelles et l'économie numérique. L'enjeu est de savoir si cette croissance de l'investissement se traduira en croissance inclusive, en emplois de qualité, en industrialisation réelle, en souveraineté technologique.
C'est là la frontière qui sépare un continent qui attire les investisseurs d'un continent qui gouverne son développement. Et cette frontière s'appelle la gouvernance.
Dans « Gouverner est un Métier », j'ai soutenu que l'excellence dans la gestion publique n'est pas un luxe réservé aux nations riches c'est le premier investissement que toute nation doit consentir pour attirer tous les autres. Le World Investment Report 2025 confirme, données à l'appui, cette conviction fondamentale.
L'Afrique a toutes les ressources pour être le continent de la prochaine grande vague d'investissement mondial. Ce qu'elle doit construire, avec urgence et ambition, c'est la capacité institutionnelle et la vision stratégique pour transformer cette attractivité en prospérité partagée.
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« L'Afrique n'a pas besoin d'être sauvée. Elle a besoin d'être bien gouvernée. Le reste suivra. »
Dr. Lansana Gagny SAKHO, Gouverner est un Métier (L'Harmattan, 2024)
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Cet article est fondé sur le World Investment Report 2025 (CNUCED/UNCTAD, Genève, juin 2025), intitulé « International Investment in the Digital Economy ».
