Entretien avec Dr. Lansana Gagny SAKHO, auteur de Gouverner est un Métier (L'Harmattan Sénégal, 2026)

Un rapport d'audit, vingt-deux recommandations, et une conviction qui ne le quittera plus : la transformation d'un pays se joue dans les détails de l'exécution, pas dans les discours. C'est de ce moment fondateur qu'est né Gouverner est un Métier, publié en 2026 après trente ans de pratique multinationales, organisations internationales, fonction publique sénégalaise. Un livre de vérité, sans condescendance. Un entretien sans concession.

Pourquoi ce livre, pourquoi maintenant ?

Ce livre, je voulais l'écrire depuis longtemps. Depuis ce matin où, à la tête d'une institution publique dont la mission touchait à la dignité de millions de personnes, j'ai reçu vingt-deux recommandations d'un rapport d'audit vingt-deux points de défaillance documentés. Ce moment m'a appris quelque chose que les cours de management n'enseignent pas : la transformation d'un pays se joue dans les détails de l'exécution quotidienne, pas dans les discours.

Je n'ai pas voulu écrire un essai académique, ni un manuel de plus. J'ai voulu écrire l'ouvrage de mentorat que je n'avais pas trouvé les notes que j'aurais voulu recevoir à chaque étape décisive de ma trajectoire. Des notes claires, sans complaisance, sans condescendance.

Jim Collins l'a démontré pour les entreprises dans Good to Great : les institutions qui s'élèvent au rang de l'excellence ne le font pas grâce à des idées révolutionnaires, mais par la discipline de l'exécution. J'ai voulu apporter cette preuve par l'expérience africaine.

« Cet ouvrage n'est pas un discours. C'est une traversée d'une formation d'ingénieur à la direction d'institutions publiques, d'un terrain à l'autre, d'une conviction forgée à une leçon apprise. » Gouverner est un Métier

À qui s'adresse-t-il ?

À trois publics simultanément et c'est là sa singularité. D'abord aux décideurs publics africains, ceux qui ont en main les leviers de la transformation et qui doivent choisir entre la facilité politique du court terme et l'exigence économique du long terme. Ensuite à la jeunesse africaine ces millions de femmes et d'hommes qui arrivent sur le marché du travail et cherchent des repères dans un monde qui change plus vite que les institutions censées les préparer. Et enfin aux deux à la fois, parce que la transformation d'un continent est toujours une affaire collective.

L'ouvrage est construit autour d'une seule conviction, déclinée sur sept terrains : la compétence est la boussole. Tout ce qui l'écarte la proximité politique, la complaisance, la nomination comme récompense abîme l'institution en profondeur. Sun Tzu, dans L'Art de la guerre, l'a formulé autrement : "Connais ton ennemi et connais-toi toi-même." Le principal ennemi de nos institutions africaines, c'est l'incompétence installée par le clientélisme. Le reconnaître clairement, nommément, c'est déjà la moitié du chemin.

« Aucun système ne dépasse la qualité des femmes et des hommes qui le portent. » Gouverner est un Métier

« Gouverner est un métier » que voulez-vous dire exactement ?

Je veux dire que diriger une institution publique n'est pas une récompense. Ce n'est pas un héritage automatique. Ce n'est pas un symbole de proximité avec le pouvoir. C'est une compétence qui s'acquiert, qui se pratique, qui s'évalue sur des résultats vérifiables.

J'ai vu des institutions bien dotées se déliter en quelques nominations. J'ai vu des partenariats stratégiques se refermer non par manque de vision, mais par manque de continuité managériale. La formule souvent entendue "gouverner avec ceux avec qui l'on a gagné" est incompatible avec l'ambition de développement.

Lee Kuan Yew, que je lis et relis, a bâti Singapour sur une obsession : mettre la bonne personne au bon poste. Pas le partisan le plus fidèle, pas le réseau le plus solide la compétence. C'est ce que From Third World to First documente sur quarante ans. La Corée du Sud était plus pauvre que le Ghana il y a cinquante ans. Ces trajectoires démontrent qu'aucune condition de départ n'interdit la réussite à qui fait les bons choix dans la durée. Ce sont des miroirs, pas des recettes.

« Gouverner est un métier signifie que la conduite d'une institution publique exige une compétence technique, une vision de long terme et une éthique du service qu'aucun réseau de fidélité ne saurait remplacer. »  Préface Pr. Chérif Salif Sy

La loyauté républicaine un idéal inaccessible en Afrique ?

Non. C'est une exigence. Et elle a été tenue par des générations de serviteurs de l'État sénégalais qui ont travaillé dans le silence, souvent sans reconnaissance. C'est à eux que je dédie cet ouvrage.

La confusion entre loyauté personnelle et loyauté républicaine n'est pas africaine par nature. Elle est le produit d'un héritage administratif que nous n'avons pas encore entièrement interrogé. La loyauté véritable n'est pas envers un homme. Elle est envers le peuple, la loi, les institutions, le mandat confié.

Le fonctionnaire qui dit non pour protéger l'intérêt général n'est pas déloyal il est républicain. Celui qui se tait pour conserver son poste n'est pas loyal il est complice. Cette grammaire, nous devons l'enseigner dans nos écoles d'administration.


« La compassion ne suffit pas » sur l'emploi des jeunes

C'est la vérité. Et la vérité vaut mieux qu'une consolation qui perpétue le problème.

Depuis des décennies, l'emploi des jeunes est traité comme une urgence sociale un risque à contenir. On multiplie les programmes d'insertion, les fonds, les stages non qualifiants. Le chômage des jeunes, lui, ne recule pas. Parce que la cause réelle n'a pas été traitée : l'inadéquation structurelle entre ce que le système éducatif produit et ce que l'économie demande.

Tant que les formations seront évaluées sur leurs taux de réussite académique et non sur leurs taux d'insertion réels, nous continuerons de produire des diplômes sans débouchés. Tant que les entreprises ne seront pas impliquées dans la définition des référentiels de compétences, le fossé persistera. Ce n'est pas une condamnation de la jeunesse. C'est une mise en cause des institutions qui prétendent la préparer.

« L'emploi des jeunes ne se règle pas par la compassion. Il se règle par la compétitivité. » Gouverner est un Métier

Votre parcours atypique : multinationales, organisations privées, fonction publique

Ce parcours m'a offert quelque chose de précieux : plusieurs grilles de lecture du même problème. Chez Coca-Cola, Philip Morris, Colgate-Palmolive, j'ai appris la rigueur des processus, la mesure des résultats, la redevabilité. À l'ITC UNCTAD/WTO j'ai compris comment les économies émergentes utilisent le commerce comme levier de souveraineté. Au CAVIE, j'ai travaillé à bâtir une doctrine africaine de l'intelligence économique.

Et quand je suis entré dans la fonction publique sénégalaise ADEPME, OFOR, ONAS j'ai pu mesurer l'écart entre ce qui se fait dans les meilleures organisations mondiales et ce qui se pratique dans nos institutions publiques. Cet écart n'est pas une fatalité. Il est une opportunité.

Good to Great de Jim Collins a un concept que j'ai vérifié de l'intérieur : les organisations qui passent de bonnes à excellentes commencent par mettre les bonnes personnes dans le bus avant de décider de la direction. Nos institutions publiques font souvent l'inverse.

L'expérience Gates à l'ONAS quelle leçon ?

Que les grands partenaires internationaux ne se fient pas aux discours. Ils évaluent la crédibilité institutionnelle : la cohérence entre ce qu'une organisation promet et ce qu'elle délivre, la qualité de ses données, la stabilité de son leadership, la rigueur de ses processus.

Négocier avec la Fondation Bill & Melinda Gates vous oblige à l'excellence documentée. Aucune approximation n'est acceptable. Aucune promesse non tenue ne passe inaperçue. C'est une leçon que j'ai voulu transmettre : l'attractivité d'une institution, comme d'un territoire, n'est pas une question de communication. C'est une architecture.

Êtes-vous optimiste pour l'Afrique ?

Je suis lucide. Et la lucidité m'oblige à dire que les conditions du changement sont réunies mais pas encore suffisamment saisies. L'Afrique ne manque pas de ressources. Elle détient 30 % des réserves minérales mondiales et n'attire que 6 % des investissements directs étrangers. Elle ne manque pas de talents ses diasporas en sont la preuve éclatante. Elle manque encore trop souvent de méthode. Et la méthode, cela s'apprend, cela se transmet, cela se construit.

Ce qui me rend confiant, c'est une jeunesse africaine qui refuse la résignation. Ce qui me rend exigeant, c'est que cette jeunesse mérite une vérité sans démagogie : les raccourcis qui promettent l'émancipation par le seul refus ont toujours fait payer leur facture aux plus vulnérables.

« L'Afrique peut décider de conduire. Rien ne l'en empêche, sinon elle-même. »
Gouverner est un Métier

Un message final pour les gouvernants africains ?

Gouvernez comme si vous étiez auditables. Parce que vous l'êtes par l'histoire, par les générations qui vous suivront, par les populations qui portent les conséquences de vos décisions.

Sun Tzu disait que le général victorieux gagne avant d'entrer en bataille. Le dirigeant africain qui réussira demain est celui qui construit ses institutions aujourd'hui qui nomme sur la compétence, qui évalue sur les résultats, qui transmet plutôt que de monopoliser.

La crédibilité d'un État se construit sur la cohérence entre ce qu'il promet et ce qu'il délivre. Pas sur la force de ses discours. Sur la constance de ses actes. Lee Kuan Yew l'a mis en pratique sur quarante ans. L'Afrique peut faire ce choix.