Un ouvrage de référence pour repenser les fondements du leadership public africain

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Gouverner est un Métier Expériences, leçons et recommandations d'un praticien africain (L'Harmattan-Sénégal, 2026, 536 pages) n'est pas un essai politique. C'est un traité de gouvernance appliquée, construit sur trois décennies d'engagement institutionnel au Sénégal et à l'échelle africaine. Il s'adresse à ceux qui veulent comprendre pourquoi les institutions africaines peinent à délivrer et ce qu'il faudrait changer pour qu'elles le fassent.

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Le constat : l'Afrique a un problème de méthode, pas de potentiel

L'Afrique est paradoxale. Elle concentre 30 % des réserves minérales mondiales, détient 60 % des terres arables non exploitées de la planète, abrite 1,55 milliard d'habitants en 2025 bientôt 2,5 milliards en 2050 et pourtant ne capte que 6 % des investissements directs étrangers mondiaux pour 17 % de la population. Ses échanges commerciaux intra-africains ne représentent que 16 % du total, contre 64 % pour l'Union européenne. Son secteur manufacturier demeure inférieur à 10 % du PIB.

Ces chiffres, que je rappelle en ouverture de l'ouvrage, ne sont pas des statistiques de plus. Ils sont le reflet d'un problème structurel que j'identifie avec précision : l'Afrique ne souffre pas d'un déficit de ressources, de talent ou d'ambition. Elle souffre d'un déficit de méthode institutionnelle.

« L'Afrique n'a pas de problème de potentiel. Elle a un problème de méthode. Et la méthode, cela s'apprend, cela se transmet, cela se construit. » Lansana Gagny Sakho, Gouverner est un Métier, Introduction

Cette thèse centrale mérite d'être saisie dans toute sa portée économique. La méthode dont je parle n'est pas une procédure administrative. C'est une culture organisationnelle faite de rigueur, de redevabilité, de continuité institutionnelle, de séparation entre compétence et clientélisme. C'est, en un mot, la capacité à traiter la gouvernance publique comme un métier à part entière, avec ses exigences propres, ses standards, ses outils d'évaluation.

Dans les économies qui ont réussi leur décollage Corée du Sud, Singapour, Maurice, ce qui a changé n'est pas d'abord le niveau des ressources naturelles, mais la qualité des institutions. La connexion entre bonne gouvernance et performance économique est l'une des plus robustes de la littérature économique contemporaine. Mon livre apporte à ce débat une voix rare : celle d'un praticien africain qui a dirigé des institutions publiques, structuré des réformes de terrain, et peut en rendre compte avec la précision du technicien et le recul de l'analyste.

Une architecture intellectuelle en sept thèmes : de la formation à l'attractivité des territoires

L'ouvrage, articulé en trois parties et vingt-deux chapitres, développe sept thèmes qui constituent autant de leviers de transformation pour les économies africaines. Chacun est traité avec une double perspective : le diagnostic analytique et les recommandations opérationnelles.

1. La formation : entre rite et levier de compétitivité

Trop souvent en Afrique, les diplômes sont traités comme des finalités sociales plutôt que comme des instruments de performance. La formation supérieure, déconnectée des réalités industrielles et organisationnelles, produit des diplômés sans les compétences comportementales et analytiques que le marché exige. Je plaide pour une refonte du paradigme : la formation doit être conçue comme une architecture intellectuelle pluridisciplinaire, continue, ancrée dans la pratique et non comme une accumulation de certifications.

Mon propre parcours illustre cette conviction : de l'École Supérieure Polytechnique de Dakar au CESAG, de l'Université du Québec à Montréal au doctorat en sciences de gestion de Montpellier, chaque étape a été délibérément choisie pour construire une capacité de pensée intégrative. Ce n'est pas l'addition des diplômes qui forge un dirigeant. C'est la cohérence de la trajectoire intellectuelle et sa confrontation permanente avec le terrain.

2. L'emploi des jeunes : de la compassion à la stratégie

L'Afrique comptera 840 millions de personnes en âge de travailler d'ici 2030. Ce chiffre représente soit la plus grande menace de déstabilisation sociale du continent, soit sa plus grande opportunité économique selon que les politiques publiques traitent la question avec compassion ou avec stratégie. Or, dans trop de capitales africaines, les programmes d'emploi des jeunes relèvent encore de la première catégorie : des dispositifs réactifs, fragmentés, sans cohérence productive.

Ce que je propose, à travers notamment l'expérience de l'ADEPME (Agence de Développement et d'Encadrement des PME), c'est un changement de paradigme. L'emploi durable se crée dans des écosystèmes économiques structurés : des PME compétitives, des chaînes de valeur intégrées, des marchés réglementés. La politique de l'emploi doit être une politique industrielle.

3. L'entrepreneuriat et la gouvernance publique : deux vocations à réhabiliter

Deux autres thèmes traversent l'ouvrage avec une insistance particulière. L'entrepreneuriat d'abord : je refuse de le réduire à un refuge pour les diplômés sans emploi. L'entrepreneuriat est une vocation qui requiert une formation spécifique, un accès structuré au financement, un environnement institutionnel de confiance. Sans ces conditions, on produit de l'autoemploi de survie, non de la création de valeur.

La gouvernance publique ensuite et c'est le cœur de la thèse. Dans trop d'États africains, les postes de direction des institutions publiques et parapubliques sont distribués selon la loyauté politique ou les réseaux de proximité, non selon la compétence démontrée. Le résultat est connu : des institutions qui changent de cap à chaque alternance, sans mémoire institutionnelle, sans continuité stratégique, incapables de tenir leurs engagements dans la durée.

« L'Afrique ne souffre pas d'un déficit de talents. Elle souffre d'un déficit de discipline institutionnelle cette capacité à exécuter avec rigueur ce qui a été conçu avec ambition, à tenir dans la durée ce qui a été promis dans l'élan. » Lansana Gagny Sakho, Gouverner est un Métier, Chapitre I

4. Intelligence économique et attractivité des territoires : deux impératifs souverains

Deux thèmes ferment l'architecture intellectuelle de l'ouvrage. L'intelligence économique d'abord, que je définis non comme un luxe d'États puissants, mais comme un instrument de survie pour les petites économies africaines. Un État qui ne connaît pas ses propres niches d'excellence ne peut les défendre dans les négociations commerciales internationales. Un dirigeant public qui ne comprend pas les chaînes de valeur mondiales ne peut construire une politique industrielle cohérente.

L'attractivité des territoires ensuite. En tant que Président du Conseil d'administration d'APIX-SA, l'agence nationale de promotion des investissements du Sénégal, je sais ce que signifie concrètement convaincre un investisseur que votre pays est prévisible, que ses règles sont stables, que ses institutions sont fiables. Ce n'est pas un exercice de communication. C'est une mission de confiance qui se construit acte après acte, institution après institution, dirigeant après dirigeant.

Trois institutions, trois leçons de gouvernance opérationnelle

L'une des forces distinctives de l'ouvrage réside dans sa dimension pratique. Je ne décris pas un modèle théorique de bonne gouvernance. Je rends compte d'expériences institutionnelles précises, avec leurs contraintes réelles, leurs arbitrages difficiles, leurs succès mesurables et leurs limites assumées.

L'OFOR : réformer l'hydraulique rurale sans filet de sécurité

À la tête de l'Office des Forages Ruraux (OFOR), j'avais pour mission de conduire une réforme historique de l'accès à l'eau en milieu rural. Ce n'était pas un dossier technique parmi d'autres. C'était une responsabilité morale d'une ampleur que nulle modélisation académique ne prépare vraiment. Il fallait réformer des systèmes hérités, reconfigurer des relations avec des opérateurs privés, convaincre des parties prenantes aux intérêts divergents, et maintenir la continuité du service pendant la transition sans droit à l'erreur, parce que derrière chaque décision managériale il y avait des populations rurales dont l'accès à l'eau dépendait de la tenue de nos engagements.

Cette expérience m'a appris la différence fondamentale entre la gouvernance publique et la gestion privée : dans le secteur public, la population n'a pas choisi ses institutions comme on choisit un prestataire. Elle en dépend. Cette dépendance crée une obligation morale d'un ordre différent celle de performer non par intérêt, mais par conscience.

L'ONAS : bâtir un marché de l'assainissement

À l'Office National de l'Assainissement du Sénégal (ONAS), le défi était d'une autre nature : structurer un secteur encore embryonnaire, bâtir un plan stratégique aligné sur les Objectifs de Développement Durable, rendre l'assainissement autonome financièrement tout en le maintenant accessible aux populations. C'est dans ce cadre que j'ai noué des partenariats avec la Fondation Bill & Melinda Gates, initié des programmes d'innovation dans le traitement des boues de vidange, et tenté de construire une institution capable de survivre à ses propres dirigeants c'est-à-dire dotée de systèmes, de processus et d'une mémoire institutionnelle qui ne s'effacent pas à chaque changement de direction.

Cette dernière ambition construire des institutions qui survivent à leurs dirigeants est l'une des plus importantes de l'ouvrage. Dans trop d'organisations africaines, le départ d'un directeur génère une remise à zéro institutionnelle. Le savoir-faire part avec lui. Les réseaux se délitent. La mémoire organisationnelle s'évapore. La durabilité des institutions est indissociable de la qualité de la gestion de la connaissance.

APIX-SA et le Cercle des Administrateurs Publics : transmettre pour durer

Aujourd'hui, en tant que Président du Conseil d'administration de l'APIX-SA, je mets en œuvre une conviction centrale de l'ouvrage : l'attractivité économique d'un territoire est une architecture institutionnelle, non un discours. Elle se construit dans la prévisibilité des règles, la fiabilité des institutions, la rapidité des procédures administratives et la qualité du dialogue avec les investisseurs. À travers le Cercle des Administrateurs Publics, je fédère des dirigeants du secteur parapublic autour d'une conviction partagée : la gouvernance est un métier qui s'apprend, qui s'exerce avec rigueur et qui s'évalue sur des résultats mesurables.

Une contribution à la pensée économique africaine

Au-delà de son contenu opérationnel, l'ouvrage s'inscrit dans un débat intellectuel plus large : celui du développement institutionnel comme condition du développement économique. Cette thèse portée par les travaux de Douglass North, Daron Acemoglu et James Robinson, entre autres trouve ici une incarnation africaine concrète, nourrie d'expériences de terrain et de réflexions forgées dans l'adversité.

Ce qui distingue l'apport de cet ouvrage à ce débat, c'est précisément la posture de son auteur. Je ne suis ni chercheur académique décrivant de l'extérieur les dysfonctionnements institutionnels africains, ni consultant international proposant des recettes standardisées. Je suis un praticien africain qui a gouverné qui a fait les choix difficiles, assumé les erreurs, porté les réformes dans leur durée et qui en rend compte avec la rigueur du scientifique et la franchise de celui qui n'a rien à prouver.

« Rien n'est perdu. Tout peut être reconstruit. Mais la reconstruction exige un choix : le choix de remettre la compétence au centre, de traiter la gouvernance comme un métier, et de donner aux institutions les dirigeants qu'elles méritent plutôt que ceux qu'elles ont hérités. » Lansana Gagny Sakho, Gouverner est un Métier, Conclusion

La préface du Professeur Chérif Salif SY, économiste et ancien conseiller technique à la Présidence de la République du Sénégal, situe parfaitement l'enjeu : cet ouvrage n'est pas une autobiographie professionnelle. C'est un legs intellectuel une tentative de transmission d'un capital d'expériences au service de la génération qui gouvernera l'Afrique de demain.

Recommandations : cinq priorités pour refonder la gouvernance publique africaine

À travers les vingt-deux chapitres de l'ouvrage, cinq priorités opérationnelles se dégagent pour les décideurs africains, publics comme privés :

► Professionnaliser la sélection des dirigeants publics : instaurer des processus compétitifs transparents pour les nominations aux postes de direction des institutions parapubliques, fondés sur des critères de compétence vérifiables et des objectifs de performance mesurables.

► Investir dans la mémoire institutionnelle : systématiser les dispositifs de capitalisation des expériences bases de données, bibliothèques institutionnelles, programmes de mentorat structuré pour rompre avec le cycle de remise à zéro organisationnelle.

► Élever le niveau de l'intelligence économique : doter chaque grande institution publique africaine d'une capacité de veille stratégique, de cartographie des chaînes de valeur mondiales et de négociation fondée sur la connaissance de ses propres forces.

► Réconcilier formation et marché du travail : refonder les curricula universitaires autour de compétences pluridisciplinaires, comportementales et analytiques, en partenariat structuré avec le secteur privé et les institutions publiques.

► Construire des institutions qui durent : faire du renforcement institutionnel une priorité politique explicite, avec des mécanismes de continuité stratégique indépendants des alternances politiques et des systèmes d'évaluation fondés sur les résultats délivrés aux populations.

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Conclusion : le moment nécessaire

L'Afrique est à un tournant. La pression démographique, les transitions énergétiques mondiales, la compétition accrue pour les capitaux internationaux et les nouvelles configurations géopolitiques créent à la fois une urgence et une opportunité. L'urgence d'agir vite. L'opportunité de construire autrement.

Gouverner est un Métier ne promet pas de solution miracle. Il offre quelque chose de plus précieux : une méthode de pensée, forgée dans l'expérience, transmise avec humilité, offerte à ceux qui veulent gouverner mieux. Il rappelle que les institutions ne se transforment pas par décret. Elles se transforment par la qualité des femmes et des hommes qui les portent jour après jour, décision après décision, dans la durée.

« Le moment est venu. Non pas le moment idéal il n'arrive jamais. Mais le moment nécessaire. » Lansana Gagny Sakho, Gouverner est un Métier

C'est à cela que cet ouvrage appelle : non pas à l'attente des conditions parfaites, mais à l'engagement dans les conditions présentes. L'Afrique peut décider de conduire. Rien ne l'en empêche, sinon elle-même.

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Gouverner est un Métier Expériences, leçons et recommandations d'un praticien africain, Lansana Gagny Sakho. L'Harmattan-Sénégal, 2026, 536 pages. ISBN : 978-2-336-64712-8. Préface du Professeur Chérif Salif SY, économiste, ancien conseiller technique à la Présidence de la République du Sénégal.

* Lansana Gagny Sakho est ingénieur en génie électrique (École Supérieure Polytechnique de Dakar), titulaire d'un MBA (Université du Québec à Montréal) et d'un doctorat en sciences de gestion (Université Paul-Valéry de Montpellier). Ancien Directeur Général de l'OFOR et de l'ONAS, il préside aujourd'hui le Conseil d'administration d'APIX-SA et est Secrétaire Général du Centre Africain de Veille et d'Intelligence Économique (CAVIE).