Il est des discours qui impressionnent par leur complexité. Il en est qui séduisent par leur radicalité. Il en est enfin qui, sous des apparences savantes, dispensent de penser aux conséquences. Celui du Pr Ndongo Samba Sylla, prononcé lors d'une récente conférence internationale sur la crise de la dette, appartient à cette troisième catégorie. Non par manque de rigueur académique l'économiste connaît ses dossiers mais parce qu'entre la modélisation et la gouvernance réelle d'un État, il existe un fossé que nulle équation ne comble.
Le problème avec certains économistes universitaires n'est pas leur intelligence. C'est leur distance avec les réalités opérationnelles de l'État. Un chercheur peut analyser la soutenabilité d'une dette depuis Dakar ou depuis n'importe quelle université du monde. Il peut citer Peter Doyle, invoquer les défaillances du FMI, dénoncer les contraintes du franc CFA. Ces débats ont leur légitimité académique, et je ne les balaie pas d'un revers de main. Mais gérer un État, ce n'est pas publier une thèse. C'est honorer la paie des fonctionnaires à la fin du mois. C'est maintenir ouverts les hôpitaux, les écoles, les infrastructures. C'est négocier en temps réel avec des créanciers qui, eux, ne lisent pas les analyses académiques ils regardent les ratings et les historiques de remboursement.
Soyons honnêtes : certains éléments de l'analyse du Pr Sylla ne sont pas faux. Oui, le Sénégal porte une dette extérieure en devises qu'il ne contrôle pas. Oui, les sorties de capitaux des multinationales constituent un vrai problème structurel. Oui, la question monétaire mérite un débat sérieux et outillé. Oui, un audit complet de la dette, y compris de sa part cachée, est une exigence légitime de bonne gouvernance. Sur tout cela, le désaccord n'est pas de principe. Il est de méthode, et surtout de conséquences.
Entre auditer une dette et refuser de la payer, il y a un gouffre. Et c'est précisément ce gouffre que certains discours enjambent trop vite — au risque d'y précipiter les populations qu'ils prétendent défendre. |
Car le refus de payer n'est pas un acte de souveraineté. C'est un acte d'isolement. Dès lors qu'un État fait défaut même partiellement, même unilatéralement sa note souveraine s'effondre. Tout emprunt futur, pour les infrastructures, les hôpitaux, les routes, devient inaccessible ou exorbitant. Les investisseurs privés disparaissent. Les banques restreignent leurs crédits aux entreprises, aux ménages, aux PME. Les partenaires techniques suspendent leur appui. L'aide au développement, les coopérations bilatérales, les programmes d'appui technique tout se grippe simultanément.
L'histoire est, sur ce point, d'une clarté désespérante. L'Argentine en 2001, la Grèce, le Zimbabwe : dans chaque cas, ce sont les classes populaires pas les créanciers, pas les professeurs d'université qui ont payé le prix des raccourcis idéologiques de leurs élites. Le peuple qui était censé être libéré par le refus de payer s'est retrouvé à subir l'inflation, la pénurie, le chômage et la fuite des investissements. Ceux qui avaient conseillé la rupture, eux, étaient retournés dans leurs bureaux.
Sur la question monétaire, le même raisonnement s'impose. La critique du franc CFA mérite d'être entendue elle l'est d'ailleurs dans les cercles académiques et politiques africains depuis des décennies. Mais une monnaie nationale ne crée pas de richesse par décret. Elle ne supprime pas la dette extérieure. Elle n'invente pas une industrie absente ni une épargne intérieure insuffisante. Sans réserves adéquates, sans crédibilité institutionnelle construite dans la durée, sans tissu productif préalablement diversifié, une monnaie souveraine mal préparée se traduit mécaniquement en inflation. Et l'inflation, c'est l'impôt des pauvres celui que ne paient pas les théoriciens de la rupture.
Proposer une monnaie souveraine sans ces préalables, c'est vendre du rêve aux plus vulnérables. C'est leur promettre l'émancipation avec, en réalité, le risque d'un appauvrissement accéléré. |
Ce n'est pas le statu quo que je défends. Ce n'est pas la résignation face aux déséquilibres actuels que je prêche. C'est la lucidité stratégique. Auditer la dette oui, pleinement, avec rigueur les dettes contractées dans l'opacité doivent être identifiées et, le cas échéant, renégociées par la voie juridique et diplomatique, pas par la rupture unilatérale. Renégocier les conditions oui, avec méthode, car des pays ont obtenu des restructurations favorables sans rompre avec leurs créanciers. Renforcer la mobilisation des ressources internes oui, c'est là que réside la vraie souveraineté : fiscalité, transformation des ressources naturelles, développement du secteur privé local. Réduire progressivement la dépendance aux emprunts extérieurs oui, sur le long terme, par une transformation structurelle de l'économie productive.
Ces chantiers sont exigeants. Ils n'ont pas le charme des formules radicales. Ils ne remplissent pas les amphithéâtres. Ils ne font pas applaudir. Mais ce sont eux, et eux seuls, qui construisent des nations durables.
C'est à la jeunesse sénégalaise que je m'adresse en priorité. Vous êtes en droit d'être en colère contre les inégalités. Vous êtes en droit d'exiger la transparence sur la dette. Vous êtes en droit de rêver d'une souveraineté économique réelle ce rêve est légitime, il est juste, il est nécessaire. Mais méfiez-vous des raccourcis habillés en révolution. Ceux qui vous promettent l'émancipation par le refus, par la rupture brutale, par la désobéissance aux règles du jeu sans en proposer d'autres viables ces voix-là auront rarement à gérer les conséquences de ce qu'elles préconisent. Ils seront dans leurs bureaux quand les bourses universitaires ne seront plus financées, quand les marchés publics seront gelés, quand les projets d'infrastructure seront suspendus faute de financements.
La théorie ne paie pas les hôpitaux. La rigueur, oui. D'autres voix doivent se lever des voix qui ne cherchent pas les applaudissements faciles, qui préfèrent la vérité utile au mensonge confortable. C'est le sens de cet engagement.
