Le 23 avril 2026, la Compagnie Maritime d’Affrètement et la Compagnie Générale Maritime (CMA-CGM) CMA CGM a officiellement inauguré à Abidjan son bureau régional Afrique, actant le transfert du pilotage de ses activités continentales depuis Marseille. Une première pour le géant français du transport maritime, qui choisit désormais d'ancrer sa stratégie au plus près de ses marchés africains. Cette décision n’a rien d’un simple ajustement logistique. C’est un acte stratégique qui redessine la carte de confiance en Afrique de l’Ouest et révèle, dans sa sobriété apparente, la bataille silencieuse que se livrent Dakar et Abidjan pour devenir le véritable centre de gravité des multinationales.

Dans mon prochain ouvrage « Gouverner par la compétence : expériences, leçons et trajectoires d’une Afrique en transformation », j’explique que les multinationales ne s’installent jamais par intuition ou par sympathie, mais parce qu’un territoire leur parle, parce qu’un environnement leur promet une forme de stabilité, de prévisibilité, de cohérence, parce qu’un État leur offre les conditions d’un partenariat durable. Elles observent les pays comme on observe un organisme vivant, en scrutant la qualité des institutions, la discipline des paiements, la fluidité logistique, la maturité du marché, la solidité des infrastructures, mais aussi les signaux faibles, les tensions latentes, les risques invisibles. Elles savent que la croissance ne vaut rien si elle n’est pas protégée, que le potentiel ne vaut rien s’il n’est pas transformable, que le marché ne vaut rien si l’environnement ne suit pas. Elles savent aussi que l’installation d’une multinationale n’est jamais un acte commercial, mais un acte stratégique, un acte politique, un acte géoéconomique qui engage des décennies, mobilise des capitaux, des technologies, des chaînes logistiques, des réseaux de conformité et des systèmes de qualité.

Dans cette lecture froide et méthodique, la décision de CMA CGM apparaît comme la conséquence logique d’une trajectoire ivoirienne assumée. La Côte d’Ivoire a compris que l’attractivité n’est pas un discours, mais une architecture. Elle a investi dans ses ports, modernisé ses infrastructures, fluidifié ses procédures, stabilisé ses règles, assumé une vision industrielle. Abidjan est devenue un espace où l’on peut décider, un territoire où une multinationale peut projeter, planifier, exécuter. Le transfert du siège n’est pas un hommage, c’est une validation silencieuse de la cohérence ivoirienne.

À l’inverse, le Sénégal se trouve dans une position paradoxale. Dakar rassure par son histoire politique, par sa diplomatie, par son rôle institutionnel. Le pays inspire confiance, mais cette confiance reste souvent théorique. Les multinationales y voient un État respecté, mais pas toujours un État opérationnel. Elles observent les lenteurs administratives, les procédures imprévisibles, les coûts logistiques élevés, la rigidité du cadre du travail, la volatilité réglementaire. Elles voient un pays de bureaux, mais pas encore un pays de hubs, un pays de représentations, mais pas encore un pays de décisions. Et dans cette lecture, les décisions d’investissement deviennent des verdicts silencieux.

C’est ainsi que Japan Tobacco International (JTI) avait choisi de fermer l’usine sénégalaise la MTOA et de relocaliser toute sa production en Côte d’Ivoire. Ce choix n’avait rien d’émotionnel. Il n’était ni politique, ni symbolique. Il était rationnel. JTI a choisi Abidjan parce qu’elle offrait ce que Dakar ne garantissait plus : une administration prévisible, des coûts logistiques maîtrisés, une vision industrielle cohérente, une exécution rapide. Ce départ fut un message, un message que les investisseurs internationaux ont parfaitement compris : lorsque les règles deviennent floues, les entreprises s’en vont.

Colgate‑Palmolive a suivi la même trajectoire. L’usine sénégalaise, pourtant hub historique pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, a fermé ses portes. Là encore, ce n’était pas un accident. C’était un symptôme. Le symptôme d’un environnement qui ne parvient plus à retenir les acteurs mondiaux.

C’est ici que s’insère naturellement le second extrait de « Gouverner par la compétence : expériences, leçons et trajectoires d’une Afrique en transformation »  car il éclaire la mécanique profonde de ces décisions. « Les multinationales observent les pays comme on observe un organisme vivant. Elles regardent ce que l’on voit, mais surtout ce que l’on ne voit pas : les signaux faibles, les tensions latentes, les risques invisibles, les fragilités structurelles. Elles savent que le potentiel ne vaut rien s’il n’est pas transformable. Elles savent que le marché ne vaut rien si l’environnement ne suit pas. » Ce passage donne toute sa profondeur à la comparaison entre Dakar et Abidjan. Il explique pourquoi certaines entreprises ferment leurs usines au Sénégal, pourquoi d’autres déplacent leurs sièges vers Abidjan, pourquoi certaines hésitent, pourquoi d’autres accélèrent. Il montre que les multinationales ne lisent pas les discours, mais les comportements, qu’elles ne suivent pas les slogans, mais les signaux, qu’elles ne croient pas les promesses, mais les preuves.

Dans cette bataille silencieuse les pays ne sont pas jugés sur leurs discours, mais sur leur capacité à tenir leurs engagements. Les multinationales ne choisissent pas les États qui parlent le plus fort, mais ceux qui tiennent le plus longtemps. La compétition n’est pas idéologique, elle est structurelle. Elle se joue dans les délais, dans les procédures, dans la logistique, dans la fiscalité, dans la stabilité des règles, dans la discipline administrative, dans cette géographie invisible que les multinationales lisent avec une précision chirurgicale. Le choix de CMA CGM pour Abidjan raconte une vérité simple : la vraie richesse d’un pays n’est pas ce qu’il promet, mais ce qu’il tient. La Côte d’Ivoire a tenu. Le Sénégal peut tenir. Mais il doit accepter que l’attractivité n’est pas un discours, mais une architecture, une architecture qui se construit dans la durée, dans la cohérence, dans la constance, dans la capacité à transformer un potentiel en certitude, une promesse en cadre, une ambition en exécution.

Les multinationales ne fuient pas la pauvreté. Elles fuient l’arbitraire. Elles ne fuient pas les défis. Elles fuient l’imprévisibilité. Elles ne fuient pas les risques. Elles fuient l’absence de cadre. Et tant que cette vérité ne sera pas pleinement intégrée, les décisions d’investissement continueront de dessiner une carte de confiance où Abidjan avance, où Accra consolide, et où Dakar hésite.

Mais le Sénégal a désormais ouvert une brèche : le nouveau Code des investissements, s’il est appliqué avec rigueur, peut redevenir le socle d’une architecture lisible et compétitive, et offrir au pays l’occasion de réinscrire Dakar dans la géographie de confiance des multinationales.