L’Afrique aime ses récits fondateurs. Parmi eux, l’un des plus persistants est celui qui présente la diaspora comme la solution miracle au développement du continent. Cette illusion est magistralement déconstruite dans l’ouvrage « Le mythe de la diaspora » de Serge Éric MENYE, qui montre comment ce récit flatteur repose sur une construction idéologique plutôt que sur une réalité empirique. Croire que des populations éloignées, souvent marginalisées dans leurs pays d’accueil, pourraient compenser les défaillances de gouvernance, les faiblesses institutionnelles et l’absence de vision économique sur le continent relève davantage du confort narratif que de l’analyse sérieuse. C’est un mythe, au sens strict : un récit sans fondement factuel, qui rassure mais n’explique rien.
L’idée que la diaspora « sauvera » l’Afrique est séduisante parce qu’elle permet d’éviter les vraies questions. Cette fiction commode qui masque les responsabilités internes offre une échappatoire narrative aux élites politiques et administratives qui, depuis des décennies, parasitent les dynamiques de progrès. En externalisant la responsabilité du développement, ce mythe transforme la diaspora en bouclier symbolique, alors même qu’elle n’a ni mandat institutionnel, ni pouvoir politique, ni capacité structurelle pour transformer les économies nationales.
Pendant que l’on glorifie la diaspora, on évite soigneusement de parler de la faiblesse des institutions, de la corruption systémique, de l’instabilité réglementaire, de la mauvaise allocation des ressources publiques, ou encore de l’absence de vision économique cohérente. Le mythe devient alors un outil politique : il déresponsabilise ceux qui devraient rendre des comptes.
Les diasporas africaines contribuent, c’est indéniable : elles apportent des transferts financiers, de l’expertise, des réseaux et une visibilité internationale. Mais elles ne peuvent pas corriger des institutions fragiles, compenser des politiques publiques incohérentes, remplacer des administrations inefficaces, financer seules la transformation productive, ni porter la charge d’un développement que les États eux-mêmes n’assument pas. Elles ne peuvent aucunement être un substitut à la gouvernance
Les transferts de la diaspora financent majoritairement la consommation, pas l’investissement productif. Ils soulagent les familles, mais ne transforment pas les structures économiques. Aucun pays au monde ne s’est développé grâce à sa diaspora, mais tous se sont développés grâce à des institutions fortes, une gouvernance rigoureuse et une vision économique claire.
L’un des malentendus les plus persistants dans le discours africain est l’idée que la diaspora devrait « revenir » pour contribuer au développement. Cette vision est non seulement irréaliste, mais contredit totalement l’expérience des diasporas les plus influentes au monde.
La diaspora indienne en est l’exemple le plus éclairant. Elle est aujourd’hui l’une des plus puissantes du globe, capable d’influencer les politiques économiques, technologiques et diplomatiques des pays où elle réside. Mais cette influence n’a jamais reposé sur un retour massif au pays d’origine. Elle repose sur une intégration réussie dans les pays d’accueil, où ses membres occupent des positions stratégiques dans la technologie, la finance, la recherche ou la diplomatie. Elle repose aussi sur une capacité d’influence dans les institutions et les entreprises des pays où ils vivent, ce qui leur permet de peser indirectement en faveur de l’Inde. Enfin, elle repose sur une relation structurée avec l’État indien, qui a su créer des cadres institutionnels crédibles, stables et transparents pour mobiliser leur expertise et leurs investissements.
Le retour n’a jamais été une option centrale. Ce qui fonctionne, c’est la valorisation de la diaspora là où elle se trouve, combinée à un État d’origine capable de dialoguer, de planifier et d’inspirer confiance. À l’inverse, tant que les États africains n’offriront pas une gouvernance prévisible, des institutions solides, un environnement d’investissement sécurisé, une administration efficace et une vision économique cohérente, aucune diaspora — aussi talentueuse soit-elle — ne pourra jouer un rôle structurant dans le développement du continent.
La véritable responsabilité des États africains n’est pas d’attendre un salut extérieur, mais de créer les conditions pour que leurs diasporas puissent contribuer de manière utile, réaliste et durable. Cela suppose de protéger leurs droits, de valoriser leurs compétences, de créer des cadres d’investissement transparents, et de bâtir des institutions crédibles capables d’absorber leur expertise. Autrement dit, il faut élever les diasporas, pas les utiliser comme alibi.
Aucune diaspora, aussi talentueuse soit-elle, ne peut compenser une gouvernance déficiente, une élite prédatrice, une administration paralysée, une économie peu diversifiée, ou un environnement des affaires imprévisible. Le développement repose sur la capacité des États africains à se réformer eux-mêmes, à instaurer une gouvernance digne de ce nom, à mobiliser leurs ressources internes, à planifier sur le long terme, à restaurer la confiance, et à assainir leurs institutions. La diaspora peut accompagner. Elle peut soutenir. Elle peut enrichir. Mais elle ne peut ni gouverner, ni transformer, ni remplacer.
Le mythe de la diaspora salvatrice est confortable, mais il est dangereux. Il détourne l’attention des véritables leviers du développement : la gouvernance, la discipline institutionnelle, la cohérence stratégique et la transformation productive. Tant que l’Afrique préférera les récits aux réformes, elle continuera de confondre potentiel et progrès.
La diaspora n’est pas la solution miracle. Elle n’est pas le problème non plus. Elle est un atout mais un atout qui ne peut être activé que par des États capables, responsables et crédibles. Le reste n’est que storytelling.
