GOUVERNER EST UN METIER | PREFACE
On ne juge pas un livre de gouvernance à la justesse de ses idées, mais à la qualité de la main qui les a éprouvées. Celui que vous tenez a été écrit par quelqu’un qui a porté des institutions publiques sur ses épaules. Il a signé des décisions dont dépendait l’accès à l’eau de populations entières, assumant jusqu’au coût politique personnel les réformes qu’il jugeait nécessaires. Ce point de départ change tout. Il fait de gouverner un métier, un témoignage et non une démonstration, une parole de praticien et non une glose d’observateur.
J’écris ces lignes avec la conscience d’une proximité d’expérience. J’ai travaillé, au tournant des années deux mille, à la construction d’une architecture économique panafricaine, au sein du Comité de pilotage du NEPAD, à un moment où le continent croyait pouvoir réécrire les termes de son rapport au monde par la seule force d’un texte fondateur. Nous avions raison sur l’ambition. Nous avons découvert, parfois durement, que l’ambition ne tient jamais lieu de capacité. Un plan continental, si lumineux soit‑il, ne vaut que ce que valent les administrations chargées de le traduire en actes. Lansana Gagny SAKHO a fait la même découverte, à une autre échelle, dans les couloirs de l’OFOR et de l’ONAS. Sa thèse rejoint la mienne sur le point qui compte : entre l’intention et le résultat se tient une institution, et c’est là que se gagne ou se perd la transformation d’un pays.
Une distinction que le continent tarde à faire sienne
Le livre repose sur une affirmation que son auteur ramène de vingt années de terrain et qu’il refuse de céder à la mode : « aucun système ne dépasse la qualité des femmes et des hommes qui le portent ». La formule a la simplicité des vérités coûteuses. Elle dit que les organigrammes ne gouvernent pas, que les lois d’orientation ne suffisent pas, que la mémoire institutionnelle s’efface à chaque nomination de complaisance. J’ai longtemps désigné cet écart par la distinction entre l’État réel et l’État fictif, entre les rapports de force et les réseaux qui décident vraiment, et la façade des constitutions et des organigrammes qui prétend les contenir. SAKHO approche la même réalité par la pratique. Là où l’analyste lit un texte, le dirigeant a vu des compétences partir en silence, des partenariats stratégiques se refermer faute de continuité, des réformes brillamment conçues s’épuiser dans des cycles interminables de recommencement. Le diagnostic se rejoint. L’État qui figure dans les textes n’est pas l’État qui produit des résultats.
Cette lucidité a un mérite rare dans la littérature africaine de gouvernance. Elle ne se réfugie ni dans la dénonciation de l’extérieur ni dans l’éloge des potentialités. Le continent détient près de trente pour cent des réserves minérales mondiales et n’attire que six pour cent des investissements directs étrangers pour dix‑sept pour cent de la population. SAKHO refuse de faire de ce décalage une fatalité historique ou géographique. Il y voit le produit de choix, donc une réalité réversible. C’est une position de combat intellectuel, et je la partage.
Le souverainisme à l’épreuve de la production
L’un des chapitres les plus impressionnants de l’ouvrage traite de la souveraineté, et je veux m’y arrêter parce que le sujet me tient à cœur depuis longtemps. J’ai écrit, à propos de la doctrine souverainiste qui s’est imposée récemment dans le débat sénégalais, qu’une souveraineté absolue n’existe pas et qu’il n’y a que des souverainetés relatives. SAKHO dit la même chose dans une autre langue, celle de l’ingénieur devenu gestionnaire : la souveraineté n’est pas un discours, c’est une démonstration. Elle se construit, mesure par mesure, réforme par réforme. Le mot souveraineté, à force d’être brandi sans être défini, devient un mot‑refuge qui apaise l’opinion sans transformer la réalité.
Le miroir asiatique qu’il convoque éclaire ce point mieux que toute théorie. La Corée du Sud était plus pauvre que le Ghana il y a cinquante ans. Son industrie manufacturière pèse aujourd’hui près d’un tiers de son produit intérieur brut, quand celle de l’Afrique subsaharienne reste sous la barre des dix pour cent. La différence ne tient pas à la rhétorique, elle tient à la transformation. Tant que soixante‑dix pour cent des recettes d’exportation africaines proviendront de matières premières brutes, la souveraineté restera un mot. Cette analyse rejoint une conviction que je défends de longue date, celle d’une bourgeoisie productive nationale disciplinée et d’une ouverture maîtrisée plutôt que subie. La souveraineté qui compte se loge dans la valeur ajoutée, pas dans le verbe.
Gouverner, un métier qui s’apprend et qui s’évalue
Le titre est une thèse, et l’ouvrage la tient de bout en bout. Gouverner est un métier signifie que la conduite d’une institution publique exige une compétence technique, une vision de long terme et une éthique du service qu’aucun réseau de fidélité ne saurait remplacer. La conséquence est exigeante. Lorsque la nomination devient une récompense plutôt qu’un mandat, l’institution fonctionne en apparence et se délite en profondeur. J’ai vu cette mécanique à l’œuvre dans des administrations que je connaissais bien. SAKHO documente cette expérience avec la précision d’un individu ayant subi ses effets et ayant parfois réussi à les inverser lorsqu’il a disposé des moyens et de la liberté nécessaires.
Cette idée porte une exigence de redevabilité que la culture administrative de nos États intègre encore mal. Un dirigeant public se juge à des résultats vérifiables, pas à sa proximité avec le pouvoir du moment. SAKHO en tire une définition de la loyauté qui mérite d’être méditée par toute une génération de serviteurs de l’État. La seule loyauté qui sied à un agent public est celle qu’il doit au peuple, à la loi, aux institutions, au mandat confié, jamais à un homme. Le fonctionnaire qui dit non pour protéger l’intérêt général n’est pas déloyal, il est républicain. Celui qui se tait pour conserver son poste n’est pas loyal, il est complice. Dans un continent où l’on confond trop souvent allégeance et service, cette grammaire de la loyauté républicaine est un acte intellectuel courageux.
Une parole adressée à la jeunesse
L’ouvrage s’adresse aux pouvoirs publics, mais il a été écrit d’abord pour la jeunesse, et c’est là qu’il touche le plus juste. SAKHO reconnaît à cette jeunesse le droit d’être en colère devant la médiocrité érigée en norme et les talents découragés. Il lui dit ensuite que la colère sans méthode détruit ce qu’elle voulait réparer, et que les raccourcis qui promettent l’émancipation par le seul refus ont toujours fait payer leur facture aux plus vulnérables. C’est une parole d’aîné qui ne flatte pas. Elle prend le pari, plus difficile, de respecter la jeunesse en lui demandant de se préparer plutôt qu’en lui promettant des lendemains faciles. Je connais le poids de cette précarité juvénile, de cet emploi qui se dérobe à des millions de diplômés, et je sais combien il est tentant de la consoler par des slogans. SAKHO choisit de l’armer. C’est plus exigeant et c’est plus honnête.
On retrouve dans cette adresse une idée que l’ouvrage répète sans se lasser : l’emploi des jeunes ne se règle pas par la compassion, il se règle par la compétitivité. La formule heurte d’abord, puis convainc. Tant que le système éducatif produira des diplômes sans compétences, le fossé entre l’école et le marché continuera d’alimenter la frustration et l’exil. Ce n’est pas une condamnation de la jeunesse, c’est une mise en cause des institutions qui prétendent la préparer.
Sept terrains, une seule méthode
L’ouvrage est organisé autour de sept domaines : la formation, l’emploi des jeunes, l’entrepreneuriat, le conseil, la gouvernance publique, l’intelligence économique et l’attractivité des territoires. On pourrait croire à un catalogue. Ce serait mal lire. Chacun de ces terrains illustre la même conviction : la compétitivité ne se décrète jamais, elle se construit toujours, avec méthode, continuité et des institutions capables de tenir leurs engagements. La formation qui ne développe pas la capacité d’apprendre programme l’obsolescence. Le conseil déprofessionnalisé affaiblit les organisations qu’il prétend servir. L’entrepreneuriat présenté comme un refuge contre le chômage fabrique des entrepreneurs par défaut, fragiles et vite découragés. Un fil unique relie ces constats : la compétence est la boussole, et tout ce qui l’écarte au profit de la proximité ou de la conformité abîme l’institution en profondeur.
L’attractivité comme architecture
Le chapitre consacré à l’attractivité des territoires touche un domaine que je connais de près. SAKHO y défend une idée juste : un territoire ne séduit pas parce qu’il proclame son attractivité, mais parce qu’il en crée les conditions réelles. L’investisseur observe les actes, mesure la prévisibilité des règles, évalue la cohérence entre ce qu’un territoire promet et ce qu’il délivre. L’attractivité est une architecture, faite d’infrastructures, de compétences, de gouvernance et de sécurité juridique, pas une campagne de communication.
Les échanges intra‑africains représentent à peine seize pour cent du commerce du continent, quand ceux de l’Union européenne en atteignent soixante‑quatre pour cent. La Zone de libre‑échange continentale ne produira ses promesses que portée par des administrations crédibles. Faute de quoi elle restera un beau texte de plus.
Un devoir d’inventaire
Ce que SAKHO accomplit ici porte un nom : un devoir d’inventaire. L’expérience, lorsqu’elle n’est pas transmise, meurt avec celui qui l’a vécue, et cette mort silencieuse explique pourquoi certains pays refont indéfiniment les mêmes erreurs. Construire une mémoire institutionnelle africaine, c’est cesser de recommencer depuis zéro à chaque changement de direction. Ce livre est une pierre apportée à cet édifice commun, et il l’apporte avec la légitimité de celui qui a vu de l’intérieur ce qui fonctionne et ce qui échoue.
Le lecteur trouvera dans ces pages des chiffres, des benchmarks, des comparaisons internationales. Il aurait tort d’y chercher des modèles à copier. L’auteur le dit lui‑même : ces trajectoires sont des miroirs, non des recettes. Ce que la Corée, le Vietnam ou Singapour démontrent, c’est qu’aucune condition de départ n’interdit la réussite à qui fait les bons choix dans la durée. Le reste relève de la responsabilité de chaque nation, de chaque institution, de chaque dirigeant qui décide un matin que l’exécution vaut mieux que la proclamation.
Je referme cette préface sur la conviction qui m’a tenu à la lecture : un continent ne se transforme pas par la qualité de ses discours, mais par celle de ceux qui tiennent la barre quand tout vacille. Lansana Gagny SAKHO a tenu cette barre, et il a choisi d’en transmettre la leçon. C’est cette transmission qui, de génération en génération, finit par faire les États qui durent.
Chérif Salif SY
Économiste, ancien conseiller technique à la Présidence de la République du Sénégal !
