Cet article prolonge une réflexion que j'ai engagée dans deux contributions précédentes : « CDC Sénégal : quand la filialisation remplace la stratégie » et « La CDC a besoin d'un réformateur, pas d'un Directeur général ». J'y défendais une conviction que j'ai portée tout au long de ma carrière dans la gouvernance publique africaine : les dysfonctionnements institutionnels ne relèvent pas d'abord d'un problème d'hommes. Ils relèvent d'un problème de doctrine, de cadre et de positionnement. Une institution qui grandit sans doctrine grandit sans direction.

Dans Gouverner est un Métier paru en septembre 2026 aux éditions L'Harmattan Sénégal j'écris que « le secteur parapublic africain souffre moins d'un déficit de ressources que d'un déficit de méthode ». C'est ce que ce diagnostic comparatif entend illustrer : non pas opposer deux pays, mais confronter deux trajectoires pour mieux comprendre ce que la discipline institutionnelle produit et ce que son absence détruit.

Monsieur Cheikh Ahmet Tidiane Ba, ancien Directeur général de la CDC, a exprimé dans le débat suscité par mes précédentes contributions une position que je respecte : avant toute réforme structurelle, conduire un diagnostic approfondi. Je lui donne raison sur la méthode. Ce que je propose ici en est précisément un mais un diagnostic comparatif, confrontant la CDC sénégalaise à son homologue ivoirienne, la Caisse des Dépôts et Consignations de Côte d'Ivoire. Car un diagnostic institutionnel gagne toujours en rigueur lorsqu'il ne se limite pas à l'observation interne, mais place l'institution dans un miroir régional.

L'âge ne crée pas la maturité la doctrine la crée

La CDC sénégalaise a été créée en 2006 par la loi n°2006-03. La CDC-CI n'existe que depuis 2018, en vertu de la loi n°2018-574. Douze ans d'écart en théorie à l'avantage du Sénégal. L'ancienneté d'une institution financière publique devrait se traduire par une accumulation d'expertise, une culture de gestion des risques éprouvée, une doctrine d'investissement stabilisée.

Ce n'est pas ce que révèlent les faits.

Vingt ans après sa création, la CDC sénégalaise pilote aujourd'hui huit filiales Synapsys, CDC Habitat, CACO, SECAM, CDC Capital, et d'autres sans qu'aucune révision législative formelle n'ait élargi son mandat originel, sans débat public sur cette expansion, et sans doctrine de gestion de portefeuille jamais publiée. Le signal le plus révélateur est survenu en 2024, lorsque la Direction générale elle-même a dû lancer un audit organisationnel pendant qu'une mission de l'Inspection générale d'État auditait les comptes en parallèle. Deux audits simultanés sur la même institution : c'est la preuve que la gouvernance préventive avait déjà échoué.

« Ce n'est pas l'ancienneté qui forge la discipline institutionnelle. C'est la constance d'une doctrine appliquée à chaque décision, à chaque mandature, à chaque tentation d'expansion. »

Lansana Gagny SAKHO, Gouverner est un Métier, L'Harmattan Sénégal, 2026

L'âge d'une institution peut au contraire devenir le terreau d'une dérive lente, si chaque génération de dirigeants ajoute sa filiale sans que personne ne réévalue l'ensemble. C'est ce que j'appelle dans mon ouvrage le « syndrome de la sédimentation » : chaque couche s'ajoute sans audit de la précédente, jusqu'à ce que la structure ne ressemble plus à sa mission fondatrice.

La CDC-CI : la jeunesse comme discipline

La CDC-CI, à l'inverse, affiche à ce stade un périmètre resserré. Une seule filiale a été identifiée dans l'architecture publique disponible : CDC-CI Capital, une Facilité d'Investissement à Long Terme dotée de 38 milliards de FCFA, dédiée au financement des startups et des PME ivoiriennes. L'institution se présente comme un investisseur public s'appuyant sur son expertise en ingénierie financière et ses partenariats bancaires sans dispersion sur des segments concurrents.

Cette discipline se double d'un ancrage institutionnel clair dans l'architecture financière de l'UEMOA : depuis le 20 mars 2025, la CDC-CI est enregistrée comme teneur de compte et gestionnaire d'avoirs consignés sur le marché financier régional, sous agrément TCGAC/2025-01. Un positionnement formel, documenté, que je n'ai pas trouvé avec la même précision pour son homologue sénégalaise.

Deux méthodes de nomination : anticiper ou réparer

Le 25 septembre 2026, la CDC-CI a nommé à sa tête Sidy Cissé ingénieur formé à l'École Polytechnique et à l'École des Mines de Paris, plus de vingt ans d'expérience en finance publique et en financement d'infrastructures, ancien directeur de cabinet adjoint du Premier ministre ivoirien. Un profil technique de haut niveau, nommé sans crise préalable documentée publiquement.

Le Sénégal, de son côté, a ouvert le 10 septembre 2026 un appel à candidatures pour le poste de Directeur général de sa CDC. Cette méthode, fondée sur la transparence, l'égalité des chances et le mérite, je la salue sans réserve. Elle s'inscrit dans la continuité d'une démarche déjà appliquée à l'ARTP, et elle représente un progrès réel dans la culture de sélection des dirigeants publics.

Mais la différence est là, et elle est structurante : la nomination ivoirienne intervient en amont, dans une logique de continuité institutionnelle. La nomination sénégalaise intervient en aval, comme réponse à une crise déjà consommée. Ce n'est pas la même temporalité de gouvernance. C'est la différence entre anticiper et réparer.

« Gouverner, c'est prévoir. Une institution qui ne recrute son dirigeant qu'après avoir traversé la crise prouve qu'elle n'avait pas de système de veille ni de culture de la relève. »

Lansana Gagny SAKHO, Gouverner est un Métier, L'Harmattan Sénégal, 2026

Le triangle non résolu un problème que la Côte d'Ivoire n'a pas encore

Au Sénégal, la CDC, le FONSIS et l'APIX interviennent souvent sur les mêmes segments d'investissement, sans répartition claire des rôles créant de la confusion pour les investisseurs, une dispersion des ressources publiques, et une dilution des responsabilités en cas d'échec. Je n'ai identifié aucun chevauchement institutionnel équivalent dans l'architecture ivoirienne actuelle, où la CDC-CI semble occuper un espace mieux délimité par rapport aux autres véhicules publics d'investissement.

Cette architecture floue n'est pas anodine. Dans un environnement où le Sénégal cherche à restaurer la confiance des investisseurs et à démontrer la qualité de sa gouvernance souveraine, la superposition des mandats entre institutions publiques envoie un signal contradictoire : celui d'un État qui multiplie les guichets sans avoir décidé qui fait quoi.

« La gouvernance publique n'est pas une affaire de bonne volonté. C'est une architecture. Et une architecture mal conçue produit des frictions, des chevauchements et des pertes peu importe la compétence des individus qui l'habitent. »

Lansana Gagny SAKHO, Gouverner est un Métier, L'Harmattan Sénégal, 2026

Ce que ce miroir nous enseigne vraiment

Il serait erroné de conclure que la Côte d'Ivoire a « mieux fait » que le Sénégal dans l'absolu. La vérité est plus nuancée et, d'une certaine manière, plus inquiétante : la CDC-CI n'a simplement pas encore eu le temps d'accumuler les dérives que vingt ans de filialisation sans doctrine ont produites chez son homologue sénégalaise. Sa jeunesse institutionnelle est aujourd'hui son principal atout.

C'est précisément pour cette raison que je rejoins Monsieur Ba sur la nécessité du diagnostic rigoureux. Ce diagnostic comparatif ne s'y substitue pas : il en éclaire la nécessité et en oriente le périmètre. Trois impératifs s'en dégagent clairement.

Premier impératif : clarifier juridiquement le mandat de la CDC sénégalaise et le fixer dans une loi révisée, non dans une interprétation administrative extensive qui s'est construite filiale après filiale.

Deuxième impératif : établir une doctrine explicite et publique de gestion du portefeuille de filiales avec des critères de création, de performance et de cession ou dissolution. Une institution publique ne peut pas créer des filiales sans doctrine, comme une entreprise privée ne peut pas investir sans politique d'allocation de capital.

Troisième impératif : délimiter formellement les rôles avec le FONSIS et l'APIX. Cette délimitation ne relève pas de la négociation inter-institutionnelle. Elle relève d'une décision politique celle que j'appelle dans mon ouvrage « le courage de la frontière » : dire clairement qui fait quoi, et tenir à ce partage dans la durée.

« Gouverner une institution publique, ce n'est pas la faire grandir. C'est lui permettre de remplir sa mission avec intégrité, discipline et lisibilité aujourd'hui, et pour les générations qui viendront après. »

Lansana Gagny SAKHO, Gouverner est un Métier, L'Harmattan Sénégal, 2026