Pendant longtemps, l’arachide a occupé au Sénégal une place qui dépassait largement sa réalité économique. Elle a été un symbole, un repère identitaire, un pilier de l’économie rurale, presque un élément du patrimoine national. Cette charge émotionnelle a façonné les politiques publiques, souvent plus guidées par la mémoire que par les signaux du marché mondial, un marché qui ne connaît ni nostalgie ni symbolisme. Pourtant, la filière arachidière n’obéit plus aux logiques du passé : elle est désormais prise dans un environnement international hautement concurrentiel, où des pays comme la Côte d’Ivoire avancent avec une rapidité et une efficacité qui accentuent les fragilités sénégalaises.
Le premier malentendu est presque culturel : on continue de considérer l’arachide comme un secteur social, alors qu’elle est une activité marchande, soumise aux règles de l’offre et de la demande. Les subventions, devenues quasi automatiques, sont présentées comme un soutien aux producteurs, mais elles masquent une vérité simple : on subventionne une filière non compétitive, ce qui entretient des attentes irréalistes et empêche toute réforme structurelle. Le prix payé aux producteurs est aujourd’hui supérieur au prix international de l’huile, créant une équation impossible. Les huileries sénégalaises achètent plus cher que leurs concurrents ne vendent, produisant ainsi à perte, année après année. Aucune modernisation technique, aucune réforme de gouvernance ne peut compenser un tel handicap de compétitivité. La LBA n’est pas en difficulté parce qu’elle serait mal gérée, mais parce qu’elle porte une équation économique intenable, devenant le fusible d’un système qui refuse de s’ajuster.
À cette fragilité interne s’ajoute désormais une pression externe déterminante : la montée en puissance de la Côte d’Ivoire, qui a su moderniser ses capacités industrielles, attirer des investisseurs, stabiliser ses prix, réduire ses coûts et s’intégrer plus efficacement aux chaînes de valeur mondiales. Pendant que le Sénégal subventionne une filière déficitaire, la Côte d’Ivoire développe une filière compétitive, orientée vers les marchés internationaux, structurée autour d’une logique économique et non émotionnelle. Les huileries ivoiriennes sont plus performantes, les exportateurs ivoiriens gagnent des parts de marché, et les acheteurs internationaux se tournent vers des origines plus fiables. Cette dynamique crée une pression supplémentaire sur la filière sénégalaise, qui se retrouve doublement fragilisée : par ses propres distorsions internes et par la montée en puissance de concurrents régionaux mieux structurés.
Le débat national reste pourtant prisonnier d’une mémoire collective qui invoque les traditions, les terroirs, la filière historique, l’héritage et la souveraineté. Mais l’économie n’a que faire des émotions. Elle répond à des signaux de prix, à des coûts de production, à des marchés mondiaux qui évoluent vite et qui se sont massivement tournés vers des huiles moins coûteuses. Tant que l’on refusera de sortir de cette lecture affective, on continuera à financer des pertes, à fragiliser les institutions financières, et à retarder une réforme devenue inévitable. La vérité est simple : l’huile d’arachide n’est plus viable dans le contexte actuel du marché mondial et face à la concurrence régionale.
Il devient alors indispensable d’assumer une décision politique forte, qui rompe avec la logique d’entretien d’un modèle épuisé. La filière arachidière ne pourra retrouver un équilibre qu’en sortant de la culture de rente qui l’a enfermée dans des mécanismes de dépendance, de subventions et de distorsions de prix. Le Sénégal doit désormais accepter que la SONACOS, dans sa configuration actuelle, ne peut plus porter seule les contradictions d’un système structurellement déficitaire. La seule voie durable consiste à ouvrir la voie à une prise de participation majoritaire du secteur privé, capable d’apporter des capitaux, de la discipline économique, une gouvernance rigoureuse et une logique de performance que l’État ne peut plus assumer seul.
Cette transition exige également de regarder au‑delà de l’arachide elle‑même. Le marché mondial a tranché : la demande s’est déplacée vers des huiles moins coûteuses, plus compétitives, plus adaptées aux chaînes de valeur actuelles. Persister dans la production d’huile d’arachide revient à subventionner une activité condamnée par les prix internationaux. Il est temps de réorienter l’effort national vers un système de conditionnement, de transformation et de valorisation aligné sur les dynamiques réelles du marché, notamment autour de l’huile de palme, qui domine aujourd’hui les flux mondiaux et structure les stratégies industrielles des pays les plus performants.
Et au moment où l’État du Sénégal ambitionne de rentrer dans le capital des Industries Chimiques du Sénégal, il devrait peut‑être envisager de prendre le chemin inverse en ce qui concerne la SONACOS, en amorçant une sortie progressive du capital pour laisser place à une prise de participation majoritaire du secteur privé. Ce renversement stratégique ne serait pas un désengagement, mais une réallocation lucide des leviers publics vers des secteurs porteurs, tout en permettant à la SONACOS de renaître sous une gouvernance économique, performante et compétitive. C’est dans cette logique qu’il faut également sortir de la culture de rente de l’arachide et se tourner vers un système de conditionnement, de transformation et de valorisation aligné sur les dynamiques réelles du marché, notamment autour de l’huile de palme, qui structure aujourd’hui les flux mondiaux et les stratégies industrielles des pays les plus performants.
L’arachide a façonné le Sénégal, nourri des générations, financé des infrastructures et structuré des territoires, mais l’économie d’aujourd’hui n’est plus celle d’hier et il est temps de regarder les chiffres et d’accepter que la filière doit changer de modèle, La lucidité économique n’est pas un renoncement : c’est un acte de responsabilité pour les producteurs, pour les institutions et pour les finances publiques, qui ne peuvent plus être le bouclier d’un modèle à bout de souffle.
