Publié en 1990, au crépuscule de la Guerre froide et à l'heure où le consensus de Washington imposait sa grille de lecture à l'ensemble des économies mondiales, l'ouvrage de Bernard Maris constitue une charge frontale contre la prétention scientifique de la discipline économique. Trente-cinq ans après sa parution, et alors que l'Afrique continue de subir les prescriptions d'experts étrangers dont les prévisions se sont révélées systématiquement inexactes, ce texte mérite une relecture à condition de le situer dans la réalité africaine, bien plus complexe et bien plus âpre que celle d'une classe politique parisienne raillée par un pamphlétaire brillant.

Car si la critique de Maris éclaire utilement les mécanismes de la rhétorique économique, elle ne dit rien d'une pathologie aggravée propre au continent africain : celle de l'économiste local déconnecté, investi d'une autorité intellectuelle que rien ne contrôle, dans des sociétés où le faible taux d'alphabétisation amplifie démesurément le pouvoir de la parole savante. En Afrique, la « mascarade des prédictions » ne se joue pas seulement entre experts et gouvernants elle se joue au cœur même du lien social, entre l'universitaire et des populations qui n'ont souvent aucun moyen de vérifier, ni même de questionner, ce qu'on leur énonce comme vérité économique.

I. Le diagnostic de Maris : une science sans prévision

La thèse centrale de l'ouvrage est saisissante de clarté : les économistes ne savent pas prévoir. Leur discipline, née de la nécessité pratique, a sombré dans l'inutile sophistiqué une casuistique moderne habillée de mathématiques, produisant des oracles invérifiables avec l'autorité de la science exacte.

« L'économiste, en cette fin de XXe siècle, a dans notre société le statut du médecin au XVIIe siècle. [...] Ils se sont progressivement installés dans une fonction magique, substituant la dictature du chiffre au discours politique et tarissant ainsi le débat démocratique. » — Bernard Maris, Des économistes au-dessus de tout soupçon, Albin Michel, 1990

L'analogie avec les Diafoirus de Molière est saisissante. Elle pointe une vérité profonde : la légitimité de l'expert économique repose non sur la justesse de ses prédictions, mais sur la maîtrise d'une rhétorique qui impressionne et inhibe le débat. Le chiffre n'est pas la vérité — il en est le masque. Cette intuition, déjà précieuse dans le contexte français, devient explosive lorsqu'on la déplace sur le terrain africain.

II. L'économiste africain entre « extraversion intellectuelle » et déconnexion du réel

Maris décrit un phénomène occidental : l'économiste parisien qui pontifie dans les médias. Sur le continent africain, la figure pathologique prend une forme bien différente et bien plus préoccupante. Il s'agit de l'économiste formé dans les universités du Nord, revenu au pays avec un doctorat, des publications dans des revues à comité de lecture occidental, et une maîtrise de l'économétrie mais une connaissance quasi nulle des réalités concrètes des marchés, des paysanneries, des économies informelles et des dynamiques institutionnelles de son propre pays.

A. L'« extraversion intellectuelle » comme système

Cette pathologie a été précisément nommée par des chercheurs africains eux-mêmes. Dans un entretien publié par la revue Politique africaine, l'économiste Kako Nubukpo — ancien directeur de la politique monétaire à l'UEMOA dresse un tableau accablant :

« Pour accéder à des postes prestigieux au sein de l'université, il faut avoir publié dans des revues à comité de lecture de pays occidentaux et faire montre de dextérité technique, c'est-à-dire faire de l'économétrie pure et dure. Il ne faut pas débattre des situations concrètes. Il y a une totale déconnexion entre la carrière des économistes et leur capacité à analyser les réalités économiques. » — Kako Nubukpo, in Politique africaine, n°124, 2011

 

Cette déconnexion n'est pas accidentelle. Elle est structurelle : elle est le produit d'un système universitaire africain post-colonial qui a reproduit les critères de validation du Nord, sans jamais se doter de ses propres standards de pertinence contextuelle. Résultat : ceux qui sont dans les universités ne sont pas en prise avec le réel, et ceux qui sont à la tête des institutions ne mènent pas de réflexion théorique rigoureuse. Deux mondes séparés, également inutiles à la décision publique.

B. Des « importateurs d'idées » plutôt que des producteurs de pensée

Nubukpo nomme ce phénomène avec une formule cinglante : ces économistes sont avant tout des « importateurs d'idées » en l'occurrence des idées du FMI et du Trésor français. Non des penseurs qui partent des réalités africaines pour construire des grilles d'analyse, mais des relais qui traduisent et appliquent des paradigmes élaborés ailleurs, pour d'autres économies, dans d'autres contextes historiques.

Financial Afrik a souligné ce paradoxe fondamental de l'intelligentsia économique africaine post-indépendance : « La plupart des économistes et intellectuels de l'Afrique post-indépendances se sont investis dans des analyses tendant à expliquer idéologiquement les méfaits des systèmes d'exploitation. [...] Paradoxe : ils n'ont pas proposé de modèles économiques indépendants et propres aux Africains. » — Financial Afrik, Tribune, octobre 2025

 

Cinquante ans après les indépendances, ce constat demeure d'une brûlante actualité. Le continent dispose d'économistes ; il manque encore d'une pensée économique africaine autonome, enracinée dans ses propres contradictions et structurée par ses propres ambitions de développement.

III. L'analphabétisme comme amplificateur de l'autorité non questionnée

Maris décrit la « dictature du chiffre » dans une société française où, pourtant, une large part de la population dispose d'outils intellectuels pour questionner, contester, rire de ses experts. La situation africaine est structurellement différente et elle transforme la mascarade économique en domination silencieuse.

A. Le chiffre comme pouvoir absolu dans les sociétés à faible alphabétisation

Dans de nombreux pays d'Afrique de l'Ouest, plus de la moitié de la population adulte reste analphabète. Le Niger présente un taux d'alphabétisation des adultes de 15 %, la Guinée de 25 %. La Banque mondiale elle-même reconnaît que dans ces contextes, les populations n'ont accès ni aux données, ni aux outils d'analyse qui permettraient d'évaluer les discours économiques qui gouvernent leur vie. Dans une société où la majorité des citoyens ne peut ni lire un rapport économique, ni accéder à une presse économique indépendante, ni vérifier une statistique, la parole de l'économiste aussi déconnectée soit-elle acquiert un statut de vérité révélée. Non par légitimité intellectuelle, mais par asymétrie structurelle d'information.

C'est là que la critique de Maris prend une dimension que lui-même n'avait pas envisagée. Dans le contexte nord-américain ou européen, l'économiste qui se trompe est susceptible d'être contredit, moqué, démis. En Afrique subsaharienne, dans les économies à faible densité intellectuelle publique, cette régulation sociale de l'expertise n'existe pas. L'universitaire parle ; les populations écoutent. Personne ne lui demande des comptes sur ses prévisions.

B. La parole d'évangile : de la salle de cours au Conseil des ministres

Cette asymétrie ne s'arrête pas à la relation entre l'universitaire et le citoyen ordinaire. Elle remonte jusqu'aux cercles du pouvoir. Dans des États où les administrations économiques sont sous-dotées en ressources humaines qualifiées, le discours de l'expert local même lorsqu'il n'est qu'un répétiteur de modèles importés tient lieu de référence. Le ministre qui ne peut pas vérifier les hypothèses sous-jacentes d'un modèle économétrique est condamné à lui faire confiance.

Trop souvent, la politique économique africaine devient ainsi une affaire d'experts déconnectés des réalités sociales et des aspirations populaires. Ce n'est pas une accusation c'est une description d'un état structurel du marché de l'expertise sur le continent. Comme le souligne une analyse récente sur l'Afrique et la tutelle économique :

« Continuer à suivre des prescriptions sans en interroger les fondements revient à abandonner sa souveraineté intellectuelle, à retarder la construction de modèles adaptés et à perpétuer un cycle de dépendance. »Connectionivoirienne.net, Tribune, mai 2026

IV. Des statistiques incertaines au service d'une certitude absolue

La mascarade africaine des prédictions économiques souffre d'une aggravation supplémentaire que Maris n'avait pas anticipée : les données sur lesquelles reposent les oracles sont elles-mêmes profondément défaillantes.

 L'économiste et historien norvégien Morten Jerven, dans son ouvrage retentissant Poor Numbers (2013), a démontré avec précision que les statistiques économiques africaines sur lesquelles se fondent les prescriptions des institutions internationales et des experts locaux qui les relaient sont systématiquement peu fiables, voire structurellement faussées.

« Si l'on ne connaît pas précisément le taux de chômage, le niveau de la population ou encore le PIB, il est impossible de débattre et de prendre des décisions correctes. » — Morten Jerven, Poor Numbers, Cornell University Press, 2013

 Les années de base des calculs de PIB remontaient en Afrique subsaharienne parfois aux années 1980, sans révision des pondérations sectorielles pour tenir compte des transformations économiques réelles notamment de l'économie informelle, qui représente 50 à 80 % de l'activité dans de nombreux pays. Quand le Nigeria a enfin révisé sa base de calcul en 2014, son PIB a bondi de 89 % en une nuit, révélant l'ampleur de la fiction statistique qui avait fondé deux décennies de politiques publiques.

 Ce que Maris appelait « chiffres invérifiables » prend en Afrique une dimension vertigineuse : des experts locaux commentent avec assurance des données qu'ils n'ont pas produites, sur des bases méthodologiques qu'ils n'ont pas définies, pour des populations qui ne peuvent pas les contester. La chaîne de la fiction économique est ici complète.

Plus grave encore : comme l'a montré la recherche sur la macroéconomie politique africaine, les statistiques nationales sont parfois produites sous contrainte politique des taux de croissance « miraculeux » publiés à la demande de régimes qui ont besoin de rassurer leurs créanciers ou de légitimer leurs bilans. L'économiste qui valide ces chiffres, ou qui fonde ses prescriptions sur eux, devient le complice involontaire d'une mise en scène du réel.

V. Vers une économie politique africaine de la responsabilité

La réponse africaine à cette double pathologie l'imposteur externe et l'expert local déconnecté ne peut pas être le silence, ni le relativisme. Elle ne peut pas davantage être le repli dans une posture de victimisation face à l'hégémonie intellectuelle du Nord. Elle doit être une exigence de reconstruction radicale.

A. Refonder la légitimité de l'économiste africain

La légitimité d'un économiste africain ne peut plus se mesurer uniquement à ses publications dans des revues internationales ou à ses diplômes obtenus dans des universités du Nord. Elle doit aussi se mesurer à sa capacité à lire les marchés ruraux, à comprendre les dynamiques de l'économie informelle, à dialoguer avec les acteurs économiques réels — commerçants, agriculteurs, entrepreneurs de la débrouille dont l'action constitue l'essentiel de la réalité économique du continent.

Cette refondation n'est pas un rejet de la rigueur analytique. C'est son approfondissement. Un économiste qui applique des modèles calibrés sur des données occidentales à des économies africaines n'est pas rigoureux il est simplement mal informé. La rigueur véritable exige la contextualisation des outils, la validation des données, et l'humilité épistémologique face à la complexité des réalités endogènes.

B. L'alphabétisation comme condition de la démocratie économique

Tant que des populations entières n'auront pas accès aux outils intellectuels de base qui leur permettraient de participer au débat économique lire un budget, comprendre un taux d'inflation, questionner un projet d'infrastructure l'autorité de l'économiste restera non questionnée, et par conséquent non responsable. L'alphabétisation n'est pas seulement un enjeu éducatif ; c'est un enjeu de gouvernance économique et de souveraineté démocratique.

C. Produire une intelligence économique africaine souveraine

C'est précisément dans cette perspective que s'inscrit la mission d'une institution comme le CAVIE. Face aux oracles importés et aux expertises locales déracinées, l'enjeu est de construire une capacité de veille, d'analyse et de proposition qui soit ancrée dans les réalités africaines, alimentée par des données africaines fiables, et portée par une indépendance intellectuelle et institutionnelle authentique. L'AfCFTA, la réforme de l'architecture financière internationale, les débats sur la souveraineté monétaire, la taxation des multinationales extractives : aucun de ces chantiers ne peut être abordé sérieusement sans une pensée économique endogène, rigoureuse et souveraine. Construire cette pensée est un acte politique autant qu'intellectuel.

 

Conclusion

Bernard Maris nous libère de la déférence paralysante vis-à-vis de l'expert économique. Son service est réel. Mais il faut aller plus loin que lui, et nommer avec précision la forme africaine de la mascarade économique : un économiste formé loin du réel, commentant des chiffres peu fiables, dans des langues que la majorité de ses compatriotes ne maîtrise pas, devant des gouvernants qui n'ont pas les outils pour le contredire, sur des populations qui n'ont pas les moyens de le questionner.

Cette configuration n'est pas une fatalité. Elle est le produit d'une histoire coloniale, postcoloniale, néolibérale qui peut être défaite. La condition en est claire : que les économistes africains acceptent de descendre de leur piédestal théorique pour entrer dans la complexité du réel ; que les États investissent dans la production statistique souveraine ; que les institutions africaines construisent leur propre capacité d'intelligence économique ; et que l'alphabétisation cesse d'être considérée comme un luxe éducatif pour devenir ce qu'elle est réellement la condition première de la démocratie économique.

La grande mascarade que dénonce Maris ne prendra fin en Afrique que lorsque les peuples africains pourront individuellement et collectivement dire à leurs experts : « Prouve-le. »

 

Références bibliographiques

Maris, B. (1990). Des économistes au-dessus de tout soupçon ou la grande mascarade des prédictions. Paris : Albin Michel. [Rééd. 2016]

Jerven, M. (2013). Poor Numbers: How We Are Misled by African Development Statistics and What to Do about It. Ithaca : Cornell University Press.

Jerven, M. (2015). Africa: Why Economists Get It Wrong. Londres : Zed Books.

Nubukpo, K. (2011). « Les macroéconomistes africains : entre opportunisme théorique et improvisation empirique ». Politique africaine, n°124, pp. 87–106.

Samuel, B. (2013). La production macroéconomique du réel. Formalités et pouvoir au Burkina Faso, en Mauritanie et en Guadeloupe. Thèse de doctorat, IEP de Paris.

Financial Afrik (2025). « L'Afrique et sa pénurie d'économistes ». Tribune, octobre 2025.

ANCEFA / Oxfam / ActionAid (2009). Lutter contre les taux d'alphabétisation les plus faibles du monde. Rapport régional Afrique de l'Ouest.