Depuis plusieurs années, un récit flatteur circule dans les enceintes internationales : l’Afrique serait « l’avenir du monde ». On le répète dans les forums économiques, dans les rapports de prospective, dans les discours diplomatiques. Le continent serait jeune, vaste, riche en ressources, stratégiquement positionné, promis à un destin irrésistible. Ce narratif a sa part de vérité. Il porte une espérance légitime. Mais il ne doit pas masquer une réalité plus complexe, plus nuancée, parfois plus préoccupante. Car les chiffres, eux, ne racontent pas une promesse : ils racontent un décalage, un retard, une marginalisation silencieuse.

En 2025, l’investissement direct étranger (IDE) mondial a progressé de 14 %, atteignant 1,6 billion de dollars. Dans cette masse colossale, l’Afrique n’a capté qu’environ 3 %. Un continent de 1,4 milliard d’habitants, couvrant 30 millions de km² et composé de 54 États souverains, n’a attiré qu’une fraction marginale de l’investissement mondial. Pire encore, ses IDE ont chuté d’un tiers, alors même que les économies développées voyaient leurs flux bondir de 43 %. Le potentiel existe, mais il n’est pas encore converti en puissance, en attractivité, en capacité d’absorption.

Cette faiblesse n’est pas seulement quantitative : elle est structurelle. Les IDE africains sont extraordinairement concentrés. En 2025, cinq pays seulement ont capté plus de 60 % des flux du continent. L’Égypte domine, le Mozambique progresse, l’Angola revient timidement, l’Afrique du Sud recule, le Nigeria et le Maroc oscillent. Autrement dit, 49 pays africains se partagent moins de 40 % des IDE. L’Afrique n’est pas un marché intégré, mais une mosaïque de juridictions, souvent trop petites, trop fragmentées, trop imprévisibles pour attirer des capitaux productifs.

Pendant ce temps, les flux mondiaux se réorientent vers les technologies critiques : les data centers, l’intelligence artificielle, les semi‑conducteurs, les infrastructures numériques. Ce sont ces secteurs qui redessinent les chaînes de valeur, qui déterminent la souveraineté économique, qui structurent la puissance des nations. Et ce sont précisément ces secteurs où l’Afrique reste encore trop peu présente.

Dans ce contexte, il devient nécessaire d’interroger certaines pratiques qui, malgré leur bonne intention, peinent à produire des résultats tangibles. Le continent organise chaque année une multitude de séminaires, ateliers, colloques et forums. Ces espaces de dialogue sont utiles, mais leur multiplication finit parfois par diluer l’action. Trop souvent, les recommandations s’accumulent sans être mises en œuvre, les feuilles de route se succèdent sans continuité, et les engagements restent théoriques. Une diplomatie économique moderne exige désormais de passer de la pédagogie répétitive à la mise en œuvre effective.

Parallèlement, face aux difficultés d’insertion dans la mondialisation, certains discours souverainistes se développent. Ils expriment une aspiration légitime à la maîtrise de son destin. Mais ils peuvent aussi devenir un refuge rhétorique, une manière de compenser l’absence de stratégie industrielle, de gouvernance efficace ou d’intégration régionale. La souveraineté n’est pas un slogan : c’est une capacité opérationnelle, une infrastructure institutionnelle, une compétence collective. Elle ne se proclame pas, elle se construit.

Cette tension se retrouve dans l’attrait pour les grands projets continentaux, parfois qualifiés d’éléphants blancs. La ZLECAf, ambitieuse et porteuse d’espoir, risque de connaître le même destin que le NEPAD si elle n’est pas solidement ancrée dans les dynamiques réelles. Avant de bâtir un marché continental, il aurait été judicieux de consolider les ensembles sous‑régionaux, d’harmoniser les normes, de fluidifier les frontières, de renforcer les institutions régionales. L’intégration continentale ne peut réussir que si les fondations sous‑régionales sont robustes.

Pour mesurer l’ampleur du défi, il suffit de se tourner vers un pays : le Vietnam. Un pays de 100 millions d’habitants, occupant une superficie de 331 000 km² — soit 90 fois plus petite que l’Afrique sans ressources naturelles majeures, sorti d’une guerre dévastatrice, et qui, il y a quarante ans, était associé aux boat people, symbole d’exode, de pauvreté extrême et d’instabilité. En 2025, le Vietnam a attiré 36 à 40 milliards de dollars d’IDE. L’Afrique entière, 48 milliards.

Ce contraste n’est pas seulement économique : il est stratégique. Il montre que le monde investit là où il perçoit de la stabilité, de la discipline économique, une capacité d’exécution, une vision industrielle claire, une cohérence institutionnelle, une prévisibilité réglementaire. Le Vietnam a fait un choix : celui de la rigueur, de l’intégration industrielle, de l’ouverture maîtrisée. Pendant que le Vietnam transformait sa vulnérabilité en puissance productive, l’Afrique restait prisonnière de ses fragmentations.

La démographie africaine, souvent présentée comme un avantage comparatif, peut devenir un atout formidable. Mais elle ne le sera que si elle s’accompagne d’industrialisation, d’éducation, d’emplois, de gouvernance stable. Aujourd’hui, la population croît plus vite que les emplois. Les systèmes éducatifs sont sous tension. Les économies restent peu industrialisées. Les États peinent à absorber la pression sociale. Dans ces conditions, la démographie devient une menace stratégique, non un avantage automatique.

L’Afrique n’a pas besoin d’être « l’avenir du monde ». Elle doit être un acteur du monde, maintenant. Le Vietnam nous rappelle une vérité simple : la puissance ne dépend pas de la taille d’un territoire, mais de la clarté d’une vision et de la constance d’un effort. L’Afrique peut accomplir la même trajectoire. Elle peut transformer ses fragilités en leviers. Elle peut convertir son potentiel en puissance. Elle peut devenir un pôle industriel, technologique et stratégique du XXIᵉ siècle.

Mais cela exige un changement profond : une diplomatie économique plus opérationnelle, une intégration régionale plus cohérente, une industrialisation plus disciplinée, une souveraineté plus construite que proclamée. La démographie n’est pas un destin. La souveraineté non plus. Ce sont des conquêtes. Et le moment de les conquérir, c’est maintenant.


 

Bibliographie

UNCTAD – World Investment Report (2023–2025)

Rapports annuels de référence sur les flux mondiaux d’IDE, les tendances régionales et sectorielles, ainsi que les perspectives pour les économies en développement.

Commission économique des Nations unies pour l’Afrique (CEA) – Rapports sur l’intégration régionale

Analyses sur la ZLECAf, les communautés économiques régionales et les obstacles à l’intégration continentale.

ASEAN Secretariat – ASEAN Investment Report (2023–2025)

Données comparatives utiles pour comprendre la trajectoire du Vietnam et les dynamiques d’intégration régionale en Asie du Sud‑Est.

General Statistics Office of Vietnam – Statistical Yearbook

Données officielles sur l’économie vietnamienne, l’IDE, l’industrie et les exportations.

Dani Rodrik – *The GlobalizationParadox (2011)

Réflexion majeure sur les limites de la mondialisation, la souveraineté économique et les stratégies nationales de développement.

Paul Collier – *The BottomBillion (2007)

Étude sur les pièges structurels qui freinent les pays les plus pauvres, dont plusieurs en Afrique.