Le continent africain ne pourra sortir de sa marginalisation économique sans une politique d’industrialisation massive, pensée comme un projet stratégique et non comme une incantation institutionnelle. L’industrialisation demeure la seule voie capable de diversifier les économies, de réduire leur vulnérabilité à la volatilité des matières premières, de créer des emplois qualifiés, d’attirer des investissements structurants, de transformer le secteur informel, de diffuser les technologies et d’augmenter la valeur ajoutée locale. Sans cette transformation, l’Afrique restera enfermée dans un modèle extractif qui la prive des effets d’entraînement associés au développement industriel.
L’exemple du cacao illustre ce manque à gagner : l’Afrique de l’Ouest produit 65 % des graines mondiales, mais ne capte que 3,5 à 6 % du prix final d’une tablette de chocolat. Cette situation n’est pas une fatalité ; elle est le résultat d’une absence de capacité productive, d’une faible intégration dans les chaînes de valeur mondiales, et surtout d’un déficit criant en intelligence économique, qui empêche les États comme les entreprises de comprendre, d’anticiper et d’influencer les dynamiques du marché mondial.
Ce déficit n’est pas seulement technique ; il est structurel. Chaque pays africain dispose aujourd’hui, sur le papier, d’une stratégie nationale de prospective, d’un bureau d’intelligence économique, d’un observatoire stratégique ou d’un centre d’analyse des politiques publiques. Mais dans les faits, ces structures fonctionnent souvent comme des effets de mode, créées pour répondre à une tendance internationale ou pour donner l’illusion d’une modernité administrative. Elles rappellent la vague de l’émergence, devenue un slogan politique répété sans que les fondamentaux économiques ne suivent. L’Afrique a multiplié les documents stratégiques, les visions à l’horizon 2035 ou 2063, les plans nationaux de transformation, mais rarement les outils opérationnels permettant de transformer l’information en décision, la décision en politique publique, et la politique publique en résultats mesurables.
Cette tendance n’est pas nouvelle. Le NEPAD, lancé avec l’ambition de transformer le continent, de renforcer les infrastructures, d’accélérer l’intégration régionale et de bâtir une base productive solide, n’a jamais réellement dépassé le stade des déclarations politiques. Il a produit des cadres, des visions, des rapports, mais n’a pas réussi à structurer un appareil opérationnel capable de transformer les économies. Comme trop souvent, l’Afrique a construit des institutions sans construire les outils, multiplié les séminaires sans transformer les systèmes, produit des discours sans produire de données. On ne bâtit pas un marché continental autour de séminaires ; on le bâtit autour de capacités productives, de normes communes, de chaînes logistiques intégrées, de financements structurants et d’une intelligence économique souveraine.
C’est dans ce contexte que la ZLECAf apparaît comme une initiative majeure, mais encore fragile. Elle porte l’ambition de créer le plus grand marché intégré du monde en nombre de pays, mais elle pose une question fondamentale : échanger quoi, et comment ? Car un marché ne se décrète pas ; il se construit. Il exige une base industrielle, une convergence normative, une logistique fluide, une capacité de transformation locale et une vision stratégique partagée. Sans cela, la ZLECAf risque de devenir un vaste espace de circulation de produits importés, un marché de consommation plutôt qu’un moteur de production. Le risque est réel : celui de voir l’Afrique se transformer en “souk”, un espace où les autres viennent vendre, capter la valeur, orienter les prix, imposer leurs normes et organiser les chaînes de valeur à leur avantage.
Le commerce interafricain, qui ne représente que 11 % du commerce total du continent, contre 52 % en Asie et 82 % en Europe, illustre cette fragmentation. Les organisations régionales, qui devraient être des instruments de convergence normative, de libre circulation, d’intégration financière et de formation du capital humain, restent sous‑utilisées et souvent déconnectées des réalités industrielles. La ZLECAf ne pourra réussir que si elle s’appuie sur une véritable architecture d’intelligence économique, capable de produire de la donnée, d’analyser les tendances, de cartographier les risques, de surveiller les marchés, de comprendre les stratégies des acteurs internationaux et de guider les décisions publiques.
C’est précisément dans cette perspective que le CAVIE peut jouer un rôle déterminant. En tant qu’institution dédiée à la veille stratégique, à la protection des actifs immatériels, à la maîtrise de l’information économique et à la formation des décideurs, le CAVIE peut devenir l’un des piliers de la souveraineté africaine. Il peut contribuer à structurer un écosystème de données, à renforcer les capacités des États, à accompagner les entreprises dans leur montée en gamme, à anticiper les risques géoéconomiques et à éclairer les politiques publiques. Dans un continent où l’information est rare, dispersée et souvent importée, le CAVIE peut devenir un acteur central de la sécurisation économique, de la compétitivité et de la construction d’un marché continental réellement productif.
L’Afrique doit donc se doter d’une vision stratégique fondée sur l’industrialisation, l’intégration régionale, la veille stratégique, la production de données, la coordination institutionnelle et la souveraineté économique. C’est à ce prix qu’elle pourra éviter de devenir un simple marché, un “souk” où les autres décident, et se positionner comme un acteur industriel capable de peser dans l’économie mondiale.
