Dans les finances publiques, la masse salariale n’est jamais une simple ligne comptable. Elle concentre les attentes sociales, les arbitrages politiques, les contraintes sécuritaires et les limites structurelles d’un État. Dans l’espace UEMOA, elle est devenue un véritable révélateur de la soutenabilité budgétaire. À travers elle, on lit les fragilités d’un modèle économique, la pression démographique, la faiblesse de la mobilisation fiscale et la difficulté à moderniser l’administration.

Pour comprendre cette dynamique, il faut regarder un indicateur simple mais décisif : le ratio masse salariale / recettes fiscales, dont la norme communautaire est fixée à 35 %. Ce seuil marque la frontière entre un État capable de financer ses priorités — sécurité, éducation, santé, infrastructures — et un État dont l’essentiel des ressources est absorbé par son propre fonctionnement.

L’analyse des trajectoires nationales montre une Union à plusieurs vitesses. Dans les pays sahéliens, la masse salariale dépasse largement les 40 % des recettes fiscales. Au Burkina Faso, elle atteint 47 %, un niveau qui traduit l’ampleur des dépenses sécuritaires et l’urgence des recrutements dans les forces de défense. Le Niger, avec environ 45 %, fait face à une équation similaire, aggravée par une démographie explosive et des besoins éducatifs immenses. Le Mali dépasse également les 40 %, dans un contexte où la sécurité absorbe une part croissante du budget et où la pression fiscale reste faible. Ces pays ne sont pas simplement confrontés à un problème de gestion salariale : ils sont pris dans une spirale où les impératifs sécuritaires, la pression sociale et la faiblesse structurelle des recettes se renforcent mutuellement.

Dans les pays côtiers, la situation est plus contrastée. Le Togo et la Guinée‑Bissau évoluent autour de 35 à 40 %, une zone de tension où la moindre dérive peut faire basculer l’équilibre budgétaire. Le Bénin, le Sénégal et la Côte d’Ivoire, avec des ratios compris entre 28 et 33 %, affichent une trajectoire plus soutenable. Leur situation repose sur une base fiscale plus large, une croissance plus robuste et des efforts de modernisation administrative plus avancés. Mais cette maîtrise reste fragile. Une crise sociale, une réforme mal calibrée ou un choc externe pourrait rapidement inverser la tendance. Ces pays restent confrontés à des défis structurels : un secteur informel massif, une pression sociale forte, une dépendance aux matières premières et une administration encore en transition.

Pour élargir l’horizon de comparaison, il est utile de regarder au‑delà de l’UEMOA. Le Maroc, par exemple, présente un ratio compris entre 30 et 32 %. Il se situe dans la même zone que les meilleurs élèves de l’Union, mais sa situation repose sur des fondations plus solides. La pression fiscale y atteint 22 à 23 % du PIB, presque le double de la moyenne UEMOA. L’administration marocaine a engagé depuis plusieurs années une modernisation profonde : digitalisation, maîtrise des effectifs, réforme des régimes indemnitaires, pilotage budgétaire centralisé. Le Maroc montre qu’un pays africain peut maintenir un ratio soutenable tout en finançant des politiques sociales ambitieuses, à condition de disposer d’une base fiscale élargie et d’une gouvernance salariale rigoureuse.

La France offre un autre modèle. Avec un ratio de 25 à 27 %, elle se situe nettement en dessous de la moyenne UEMOA, malgré une fonction publique importante. La clé réside dans une pression fiscale très élevée — environ 45 % du PIB — et dans une gouvernance salariale exigeante. Chaque ministère doit justifier ses effectifs, ses primes, ses recrutements. Les dépenses de personnel sont encadrées par des plafonds d’emplois, des revues annuelles de dépenses et une culture administrative très structurée. La France démontre qu’un État social peut rester soutenable si la gouvernance salariale est rigoureuse et si la base fiscale est suffisamment large.

L’Angleterre (Royaume‑Uni) complète ce panorama avec un modèle anglo‑saxon fondé sur la discipline budgétaire, la performance et la responsabilisation. Le ratio y oscille entre 22 et 25 %, comparable à celui de la France, mais dans un cadre institutionnel très différent. Le Royaume‑Uni compte proportionnellement moins de fonctionnaires, applique des plafonds d’emplois stricts et a développé depuis plusieurs décennies une culture de contrôle des dépenses publiques. La pression fiscale, autour de 33 à 34 % du PIB, offre une base solide pour absorber les dépenses salariales. L’Angleterre illustre un modèle où la soutenabilité repose sur la combinaison de discipline, performance et responsabilisation.

Ce benchmark international révèle trois enseignements majeurs. Le premier est que la base fiscale est le déterminant principal du ratio. Avec une pression fiscale moyenne de 13 à 14 % du PIB, les pays de l’UEMOA ne disposent pas des marges nécessaires pour absorber une masse salariale croissante. Le Maroc, la France et l’Angleterre montrent que la soutenabilité dépend d’abord de la capacité à mobiliser des recettes.

Le deuxième enseignement est que la modernisation administrative change la donne. Les pays comparés disposent de fichiers unifiés des agents, de systèmes RH digitalisés, de mécanismes de contrôle des primes et d’une gestion prévisionnelle des emplois. Dans l’UEMOA, ces outils existent mais restent inégalement appliqués.

Le troisième enseignement est que les pressions sécuritaires et sociales façonnent la trajectoire budgétaire. Les pays sahéliens cumulent des dépenses militaires élevées, des revendications sociales fortes et une faible mobilisation fiscale. Leur ratio n’est pas seulement un problème technique : c’est le symptôme d’un contexte géopolitique exceptionnel.

L’Afrique subsaharienne fait face à un défi structurel particulier : celui de devoir exercer une discipline budgétaire plus forte que les pays développés, tout en disposant de marges de manœuvre beaucoup plus faibles. Les États doivent financer simultanément la sécurité, l’éducation, la santé, les infrastructures, la transition démographique et la modernisation administrative, avec une base fiscale limitée et une économie largement informelle.

Cette équation impose une rigueur plus grande, une priorisation plus stricte et une capacité de réforme plus rapide que dans les pays du Nord. Là où la France ou l’Angleterre peuvent absorber une hausse salariale grâce à une base fiscale large, un pays sahélien doit arbitrer entre payer ses agents et financer la sécurité ou les services sociaux essentiels.

Pour l’UEMOA, ramener le ratio sous la norme de 35 % n’est donc pas seulement une exigence communautaire. C’est un impératif de souveraineté, de performance publique et de stabilité macroéconomique. Cela exige une combinaison de maîtrise salariale, de modernisation administrative et d’élargissement de la base fiscale.

Mais cela exige aussi une réflexion plus profonde : comment construire un modèle africain de gouvernance salariale, adapté aux réalités du continent, mais suffisamment rigoureux pour garantir la stabilité et la confiance ?

La soutenabilité budgétaire n’est pas un objectif technique. C’est une condition pour que l’État puisse continuer à jouer son rôle : protéger, investir, transformer. Et c’est peut‑être là que se trouve le véritable enjeu : inventer un modèle africain de gouvernance salariale, capable de concilier ambition sociale, discipline budgétaire et transformation structurelle.

 

Bibliographie

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