La souveraineté économique occupe aujourd’hui une place centrale dans les débats africains. Elle est invoquée comme un impératif politique, un symbole de dignité retrouvée, un horizon de rupture avec les dépendances héritées. Mais trop souvent, cette souveraineté est pensée sur un registre émotionnel, comme une réaction instinctive aux frustrations accumulées, plutôt que comme une capacité institutionnelle, une compétence productive, ou une discipline stratégique. Dans un monde où les économies sont profondément imbriquées, où les décisions prises à Washington, Pékin, Bruxelles ou Riyad influencent immédiatement les trajectoires africaines, un souverainisme fondé sur l’émotion n’est pas seulement une impasse : c’est un suicide économique.
L’Afrique évolue dans un environnement global où les flux financiers, les chaînes de valeur, les technologies, les normes et les décisions géopolitiques sont interconnectés. Aucun pays, même parmi les plus puissants, ne peut prétendre à une souveraineté absolue. La seule souveraineté possible est une souveraineté relative, exercée dans un cadre de contraintes mondiales qu’il faut comprendre, maîtriser et transformer en leviers. Cette souveraineté relative repose sur trois fondations essentielles : la solidité des institutions, la diversification productive, et la mobilisation durable des ressources endogènes. Sans ces piliers, le souverainisme n’est qu’un discours, une posture, un slogan sans traduction opérationnelle.
L’économie mondiale fonctionne désormais comme un système circulatoire où l’interdépendance est la règle. Une décision monétaire de la Réserve fédérale américaine, une tension géopolitique en mer Rouge, une innovation technologique en Asie ou une norme environnementale européenne peuvent bouleverser les équilibres économiques africains. Les chaînes logistiques sont globales, les marchés financiers réagissent en temps réel, les technologies traversent les frontières à la vitesse de la lumière. Dans ce contexte, la souveraineté ne peut plus être pensée comme une séparation, mais comme une maîtrise des dépendances.
La souveraineté moderne n’est pas un retrait du monde, mais une capacité à négocier avec lui. Elle exige de comprendre les règles du jeu international, de s’y insérer intelligemment, de renforcer ses marges de manœuvre par la qualité de ses institutions et la crédibilité de ses politiques publiques. Un pays peut être souverain tout en étant profondément intégré, à condition que cette intégration soit choisie, maîtrisée et orientée vers ses intérêts stratégiques.
Dans plusieurs pays africains, le souverainisme est devenu un réflexe politique : une tentation dangereuse. Il est brandi comme une réponse identitaire, comme un refuge face aux frustrations sociales, comme un discours mobilisateur face aux difficultés économiques. Mais lorsqu’il se déconnecte des réalités structurelles, il glisse vers le populisme, créant des attentes irréalistes et fragilisant les équilibres macroéconomiques.
Un souverainisme émotionnel dégrade la confiance des investisseurs, renchérit le coût de l’endettement, fragilise les monnaies, isole diplomatiquement et pénalise les populations les plus vulnérables. Il ne produit ni croissance, ni emplois, ni stabilité. Il produit de la défiance. Il transforme la souveraineté en un cri de colère plutôt qu’en un projet de transformation. Il confond la fierté avec la stratégie, l’indignation avec la planification, le discours avec la capacité.
Dans un monde interdépendant, la souveraineté africaine ne peut être que relative, c’est‑à‑dire exercée dans un cadre de contraintes mondiales qu’il faut comprendre et transformer en opportunités. Cette souveraineté relative repose sur des institutions capables de planifier, de réguler et d’arbitrer. Elle exige une base productive diversifiée, capable de résister aux chocs externes. Elle suppose une mobilisation efficace des ressources internes, pour financer durablement le développement sans dépendre excessivement de l’extérieur. La souveraineté n’est pas un cri de ralliement. C’est une discipline. Elle ne se proclame pas : elle se démontre.
Les chocs récents pandémie, inflation mondiale, tensions géopolitiques, volatilité des matières premières ont révélé la vulnérabilité des économies africaines. Cette vulnérabilité n’est pas une fatalité. Elle est le résultat de choix politiques, de faiblesses institutionnelles et d’un manque de discipline macroéconomique. Dans un monde où la perception du risque détermine l’accès au financement, la crédibilité institutionnelle devient un actif stratégique. La crédibilité se construit par des politiques budgétaires lisibles, une gouvernance exemplaire, une stabilité réglementaire, une administration efficace et une lutte résolue contre la corruption. Sans crédibilité, il n’y a pas de souveraineté. Sans souveraineté, il n’y a pas de capacité à orienter son développement.
L’Afrique souffre d’une dispersion chronique des projets, souvent guidés par des logiques politiques ou symboliques. La souveraineté exige au contraire une sélection rigoureuse des investissements, alignés sur une vision claire et évalués sur leur impact réel. La dette doit financer la productivité, non la consommation. Un pays ne rembourse pas sa dette avec des intentions, mais avec de la richesse créée. Le véritable amortisseur de la dette n’est pas l’austérité, mais l’expansion de la base productive.
Aucune souveraineté n’est possible sans un secteur privé robuste. La souveraineté économique repose sur la capacité de l’État à créer un cadre propice à l’initiative, à la compétitivité et à l’innovation. Elle exige un environnement des affaires prévisible, une fiscalité lisible, des délais de paiement maîtrisés et une administration facilitatrice. Un État qui entrave l’entreprise affaiblit sa propre souveraineté.
L’Afrique ne gagnera pas en autonomie par la rhétorique, mais par la construction progressive de capacités nationales et régionales. Cela implique de renforcer les institutions, de stabiliser les cadres macroéconomiques, de transformer les structures productives et de restaurer la crédibilité financière. La souveraineté économique n’est pas un slogan. C’est une méthode. Une exigence. Une rigueur. Mais cette rigueur n’est pas hors de portée. Elle commence par une prise de conscience collective, en particulier de la part des acteurs institutionnels : décideurs publics, régulateurs, administrations, entreprises publiques, autorités budgétaires et monétaires. Dès lors que ces acteurs reconnaissent que la souveraineté ne se décrète pas mais se construit, qu’elle ne s’improvise pas mais se planifie, qu’elle ne s’arrache pas mais se mérite, alors une trajectoire nouvelle devient possible.
L’Afrique dispose d’un potentiel immense, d’une jeunesse créative, d’un capital humain en expansion, d’un marché continental en construction et d’une capacité d’innovation souvent sous-estimée. Si les institutions se renforcent, si la discipline devient une culture, si la crédibilité redevient un objectif national, alors la souveraineté économique cessera d’être un rêve pour devenir une réalité maîtrisée.
Un souverainisme émotionnel est un suicide économique.
Une souveraineté lucide, disciplinée et assumée est une renaissance possible.
