Paradoxalement, au moment où le monde connaît une recomposition accélérée de ses équilibres économiques, l’Afrique demeure en marge de la dynamique globale. Les projections du FMI pour 2026 sont sans appel : alors que l’Asie-Pacifique concentrera près de 60 % de la croissance mondiale du PIB réel, le continent africain n’en représentera que 7,7 %.
Ce chiffre, pourtant, ne reflète pas l’énergie qui traverse nombre de pays africains. Il révèle plutôt un paradoxe structurel : l’Afrique croît vite, mais elle pèse peu. Les taux de croissance y sont souvent supérieurs à la moyenne mondiale, mais appliqués à une base économique trop faible, ils ne produisent pas d’effet d’entraînement global. C’est l’illustration parfaite d’une vérité économique simple : 1000 % de zéro reste zéro.
Ce paradoxe n’est pas seulement macroéconomique. Il est aussi mental. Le continent doit impérativement cesser de se percevoir comme le centre du monde, et sortir de cette posture qui consiste à attribuer systématiquement ses difficultés à des forces extérieures. Cette vision victimaire, profondément ancrée dans certains discours, agit comme un inhibiteur stratégique. Elle empêche de regarder en face les responsabilités internes, de corriger les dysfonctionnements structurels, et de bâtir une trajectoire de puissance fondée sur la lucidité, la responsabilité et la maîtrise de son destin.
Sur le terrain, les contributions africaines à la croissance mondiale restent éparpillées : Nigeria, Égypte, Éthiopie, Kenya, Côte d’Ivoire… autant de trajectoires prometteuses, mais isolées, incapables de créer un effet de levier continental. La fragmentation économique du continent demeure l’un de ses handicaps majeurs.
Cette fragmentation pose une question fondamentale : comment nourrir l’ambition d’un marché continental intégré à travers la ZLECAf, lorsque les ensembles sous‑régionaux eux-mêmes piétinent ? Comment imaginer une intégration continentale robuste si la CEDEAO, la CEEAC, la SADC ou la COMESA peinent encore à harmoniser leurs règles, fluidifier leurs frontières ou coordonner leurs politiques économiques ?
La vérité est simple : il n’y aura pas de ZLECAf forte sans sous‑régions fortes. L’intégration continentale ne peut pas être un slogan ; elle doit devenir une architecture cohérente, opérationnelle et disciplinée.
À cela s’ajoute une autre réalité : l’économie africaine reste dominée par des secteurs à faible valeur ajoutée, dépendants des matières premières, de l’agriculture informelle et de services peu productifs. Tant que le continent ne s’insérera pas pleinement dans les chaînes de valeur mondiales, sa contribution restera mécaniquement limitée.
Mais derrière ces défis se cache un enjeu plus profond : celui de la souveraineté informationnelle. Trop souvent, les données qui décrivent l’Afrique sont produites hors du continent, incomplètes ou sous‑estimées. Sans maîtrise de ses indicateurs, de ses récits et de ses référentiels, l’Afrique ne peut ni influencer les projections internationales, ni peser dans les arbitrages économiques mondiaux. Pour sortir de cette marginalité, plusieurs leviers s’imposent.
D’abord, changer d’échelle. Cela passe par une industrialisation ciblée, la transformation locale des ressources, et la montée en gamme des exportations. Ensuite, rendre la ZLECAf réellement opérationnelle, en réformant en profondeur les ensembles sous‑régionaux pour en faire les piliers d’une intégration continentale crédible.
Il faut également investir massivement dans le capital immatériel : éducation, innovation, intelligence économique, gouvernance. C’est là que se joue la productivité de demain. Enfin, la mobilisation de l’épargne africaine et la création d’instruments financiers panafricains sont indispensables pour financer les infrastructures stratégiques.
L’Afrique n’est pas condamnée à rester en marge. Elle dispose d’un potentiel unique, d’une jeunesse dynamique, et d’une énergie entrepreneuriale qui ne demandent qu’à être structurées. Mais pour transformer cette dynamique en puissance réelle, le continent doit accepter de se regarder en face, d’assumer sa part de responsabilité, et de construire une stratégie fondée sur la souveraineté, la cohérence et la discipline collective.
Le monde avance, L’Afrique aussi : la question est désormais simple : avancera‑t‑elle à la mesure de son potentiel, ou à la mesure de ses contradictions ?
